Le président Omar Bongo, au pouvoir depuis 1967, connaît bien la presse de son pays et les enjeux qu’elle représente. Il sait parfaitement le mal que peut lui faire une presse indépendante, mais n’en mesure pas moins l’importance de la liberté d’expression et les conséquences que pourrait avoir une répression dure et brutale auprès des bailleurs de fonds. Aussi, les journalistes sont victimes de pressions plus insidieuses et plus discrètes.

Par ailleurs, le pouvoir n’hésite pas à dépenser beaucoup d’argent pour acheter des titres ou des journalistes. Ainsi, à l’occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse, le 3 mai 2003, le ministre de la Communication, Medhi Teale, a annoncé l’octroi de 500 millions de francs CFA (762 000 euros) aux médias privés, tout en précisant que bénéficieraient seulement de cette offre ceux qui font preuve de “professionnalisme”.

En août, le gouvernement a condamné “la dérive actuelle de nombreux organes de presse écrite”, accusés d’exceller dans la désinformation. Il a exhorté le Conseil national de la communication (CNC) à prendre les mesures nécessaires pour “garantir un fonctionnement adéquat de la presse”. Quelques jours plus tard, le ministre de la Communication, Medhi Teale, a appelé les médias à accompagner la “trève sociale” en écrivant des articles plus “responsables”.

Quelques rédactions tentent de dénoncer les dérives du pouvoir. Suite à la révision constitutionnelle adoptée par le Parlement le 29 juillet, qui a autorisé le président Omar Bongo à se représenter sans limite de mandats, des journaux de Libreville se sont interrogés sur l’avenir du pays. Le bimensuel La Sagaie a écrit que, “en faisant de Bongo un Président à vie, [la révision constitutionnelle] va définitivement classer le Gabon au rang de monarchie républicaine”, rappelant que “depuis le retour du multipartisme en 1990, Bongo a manipulé la Constitution cinq fois”. Dans son premier numéro daté du 31 juillet, le bimensuel Sub-Version questionnait : “Qui, après le “Mollah” Omar ?” A l’opposé, L’Union, seul quotidien progouvernemental du pays, titrait en une “Comme une lettre à la poste” et affirmait que ce “jour historique” ouvrait une “nouvelle ère pour notre démocratie et pour notre pays”.

Quatre journalistes interpellés

Le 17 septembre 2003, Abel Mimongo, Timothée Memey, Stanislas Boubanga et Chartrain, du bimensuel Sub-Version, sont interpellés par la police de l’air et des frontières à l’aéroport de Libreville, où ils étaient venus réceptionner les exemplaires de leur journal, imprimé au Cameroun. Les journalistes sont interrogés toute une matinée, avant d’être libérés. Sub-Version est accusé d’inciter la population à l'”insurrection” et de vouloir “déstabiliser les institutions républicaines”.

Trois journalistes menacés

Dans la nuit du 16 au 17 janvier 2003, des inconnus saccagent le domicile de Total Békalé, président du Syndicat des journalistes de la radio-télévision nationale. Le lendemain, un appel téléphonique anonyme prévient la rédaction de la radio publique que son collaborateur Pierre Ndong Mvé aurait été assassiné, alors qu’il est chez lui, sain et sauf. Radio Gabon s’interroge sur les “motivations réelles d’une telle plaisanterie de mauvais goût”. La direction exprime ses inquiétudes suite aux menaces reçues par ses journalistes depuis plusieurs mois.

En mai, Blaise Itoumba, correspondant du bimensuel Misamu dans la province sud du Gabon (Ngounié), est interrogé plusieurs fois par les autorités locales. Un officier de police demande au journaliste de lui soumettre tous ses papiers avant leur publication.

L’abbé Noël Ngwa Nguema, fondateur de l’hebdomadaire Misamu, puis du bimensuel Sub-Version, est victime de pressions et d’intimidations constantes. Le 21 août, il est convoqué par le président de la République, Omar Bongo, qui profère des menaces à son encontre. Les deux journaux de l’homme d’Eglise ont publié de nombreux articles très critiques envers le chef de l’Etat.

Pressions et entraves

A partir du 7 février 2003, “Agora”, l’unique émission de débat télévisé de la télévision publique RTG 1, est suspendue par les dirigeants de la chaîne qui reprochent au présentateur, Ass Ndziengui, d’avoir diffusé, une semaine plus tôt, un débat sur les raisons de la forte abstention électorale dans le pays. Pendant l’émission, un invité en avait rejeté la faute sur le président Omar Bongo. Quelques heures après sa diffusion, le ministre de la Communication, Mehdi Teale, s’était rendu à la RTG 1 pour récupérer l’enregistrement de l’émission et convoquer le présentateur et certains responsables de la station à la présidence de la République.

Dans un communiqué daté du 12 mai, le Conseil national de la Communication (CNC) ordonne à l’hebdomadaire Misamu de cesser de paraître, officiellement en raison du conflit juridique sur la propriété du journal qui oppose le sénateur Jean-Pierre Nzoghe Nguema (ancien leader d’un parti d’opposition) et l’abbé Noél Ngwa Nguema, fondateur du journal. Cette décision du CNC intervient après la publication de révélations sur le meurtre de l’aide de camp de Pascaline Bongo, fille aînée et directrice de cabinet du président Omar Bongo. Le journal avait accusé Eyamba Tsima Maurice Nestor, secrétaire général du ministère des Finances, d’être impliqué.

Le 15 mai, le CNC suspend pour trois mois l’hebdomadaire Le Temps. Il lui est reproché la publication d’un article intitulé “Plus de cinquante milliards de francs CFA gaspillés en deux nuits”, qui critiquait le financement par l’Etat des cérémonies de la fête de l’Indépendance. Selon le CNC, cet article est de “nature à porter atteinte au crédit de la nation”.

En août, le ministre de la Communication, Medhi Teale, accuse les bimensuels Sub-version et La Sagaie de porter “atteinte à la dignité des honnêtes citoyens”. Le 17 septembre, le troisième numéro de Sub-version est saisi par la police à la frontière du Cameroun, où il est imprimé, et quatre de ses employés sont interpellés. Le 18 septembre, le CNC interdit La Sagaie, l’accusant notamment d’appel au tribalisme et d’atteinte à l’ordre public. Il reproche également à ses journalistes d’abuser des pseudonymes pour échapper à leurs responsabilités.

Fin octobre, le chef de l’Etat, Omar Bongo, et son épouse, Edith Lucie Bongo, portent plainte contre le bimensuel indépendant Sub-version pour outrage, et réclament des dommages et intérêts s’élevant à 300 millions de francs CFA (460 000 euros). Le président gabonais reproche au journal d’avoir publié, dans l’édition du 20 août, un article intitulé : “Edith Lucie Bongo : personnalité politique ?”. Un procès doit se tenir en mars 2004.

Le 12 décembre, les exemplaires du deuxième numéro de L’Autre Journal, un bimensuel indépendant créé en novembre 2003 et imprimé au Cameroun, sont saisis par la police à l’aéroport de Libreville. Trois jours plus tard, Marco Boukoukou Boussaga, son rédacteur en chef, meurt dans des conditions non encore élucidées, des suites d’hémorragies soudaines. Le 18 décembre, le CNC suspend le journal pour une durée indéterminée, en raison du “caractère diffamatoire” de deux articles intitulés “Absences répétées et prolongées du chef de l’Etat” et “Le Gabon paie les salaires des fonctionnaires centrafricains”, parus dans le premier numéro du bimensuel. Le CNC affirme, en outre, que ce dernier n’aurait pas respecté les modalités d’enregistrement de ses employés et celles du dépôt légal.

Reporters sans frontières défend les journalistes emprisonnés et la liberté de la presse dans le monde, c’est-à-dire le droit d’informer et d’être informé, conformément à l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Reporters sans frontières compte neuf sections nationales (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Suède et Suisse), des représentations à Abidjan, Bangkok, Buenos Aires, Istanbul, Montréal, Moscou, New York, Tokyo et Washington, et plus de cent correspondants dans le monde.

© Reporters sans frontières 2004

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