Le retrait de Tsvangirai est un appel à la communauté internationale

Daniel Compagnon, chercheur en sciences politiques et professeur à l’IEP de Bordeaux, est un spécialiste du Zimbabwe. Il estime que Morgan Tsvangirai, en se retirant maintenant, a mis la balle dans le camp de la communauté internationale, et plus particulièrement de l’Afrique du Sud, seul pays à pouvoir exercer une pression sur le régime de Robert Mugabe.

Le chef de l’opposition zimbabwéenne, Morgan Tsvangirai, s’est retiré dimanche de la course présidentielle, alors qu’il était arrivé en tête au premier tour. A-t-il cédé devant la violence du régime de Robert Mugabe ?

La première explication possible est la peur, devant l’intensité que prennent les violences dans le pays. Même si l’on est habitué aux violences dans les élections africaines, les tortures que pratique le régime de Robert Mugabe contre des civils, des enfants ou des personnes âgées sont devenues insoutenables et font peser une énorme pression psychologique sur son principal opposant. Depuis 2000, même s’il a déjà payé de sa personne en étant emprisonné et battu, celui-ci a toujours reculé devant les risques pour la population ou pour lui.
Quelle est la nature des violences perpétrées sur les militants du MDC ?
Le régime du président Mugabe a instauré une terreur de masse par son ampleur, mais qui reste très ciblée. L’armée procède à des expéditions nocturnes, elle fait du porte à porte, interroge, torture, assassine… Cela se produit surtout dans les zones rurales et plus particulièrement dans le Nord, le Centre et l’Est, qui votaient traditionnellement pour le parti au pouvoir et qui ont basculé dernièrement pour le MDC de Morgan Tsvangirai. Le gouvernement terrorise pour dissuader les gens d’aller voter et pour supprimer la capacité de réaction du MDC. Ces tactiques sont bien rodées, Robert Mugabe les utilise depuis les années 1980, pour détruire l’opposition. Il s’agit de violences ciblées, pas de meurtres massifs de type ethnique. On élimine le parti d’opposition, tout en faisant croire à l’observateur pressé, qui ne verrait Harare que le jour, que tout se passe normalement. Et quand vient l’élection, il est possible que les choses se déroulent dans une atmosphère relativement pacifique. C’est cette connaissance de la violence, de la manipulation, du trucage et de la désinformation qui fait le caractère assez sophistiqué de la domination de M. Mugabe.

Le MDC a annoncé que quatre-vingt-six de ses militants ont été tués depuis le premier tour de la présidentielle. En abandonnant maintenant, Morgan Tsvangirai ne risque-t-il pas de donner l’impression qu’ils sont morts pour rien ?

C’est un problème et cela risque de laisser une impression très négative à ses partisans. Mais son retrait peut aussi être analysé comme un choix stratégique. A partir du moment où sa victoire n’était pas reconnue dès le premier tour par la commission électorale, il savait que le deuxième tour était perdu. Il était évident que Robert Mugabe ne lui laisserait jamais le pouvoir. Du coup, la question était de savoir quand se retirer. Il a attendu d’être près de l’élection pour « capitaliser » sur la violence contre ses partisans et interpeller la communauté internationale. Il n’avait pas d’autre choix. Il n’a ni les capacités, ni la volonté de s’engager dans la lutte armée. Si le scrutin ne peut être tenu, alors il doit compter sur une réaction internationale.
Les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’ensemble de la communauté internationale condamnent tour à tour les événements au Zimbabwe. Pourquoi l’ONU n’intervient-elle pas ?

La Chine, qui siège au Conseil de sécurité de l’ONU, menace systématiquement d’opposer son veto à une résolution sur ce sujet. Elle n’a pourtant pas énormément d’intérêts économiques au Zimbabwe. Robert Mugabe essaie de faire croire que c’est par solidarité mais, d’après moi, c’est plutôt une question de principe. Ils estiment que les grandes puissance utilisent un peu trop facilement le prétexte humanitaire pour pratiquer l’ingérence. En 2005, les Britanniques avaient déjà essayé d’inscrire le Zimbabwe à l’agenda du Conseil de sécurité mais devant les menaces de veto chinois, il y a avait eu un compromis et le Royaume-Uni avait simplement fait une information. C’était pourtant au moment où, pour se venger des électeurs urbains, Robert Mugabe avait fait détruire en plein hiver tout l’habitat informel dans la périphérie d’Harare, jettant des milliers de personnes à la rue.
L’élection, si elle est maintenue, doit avoir lieu vendredi, que peut-on en attendre ? Comment se dessine l’avenir du Zimbabwe ?

Pour ce qui est du court terme et du scrutin du 27 juin, je n’ai pas énormément d’espoir. Je pense que les dés sont jetés : Robert Mugabe va se maintenir au pouvoir et il n’a jamais eu d’autre scénario en tête. A moins que l’Afrique du Sud change radicalement d’attitude et mette une réelle pression sur le président sortant. Plus que l’ONU et les Occidentaux, il faut que la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et l’Afrique du Sud agissent. La stratégie du président sud-africain et médiateur Thabo Mbeki, qui pratique une diplomatie tranquille, ne marche pas. Il a cru obtenir des avancées l’an dernier en faisant modifier le code électoral, ce qui a permis à Morgan Tsvangirai de percer. Mais il avait sous-estimé l’entêtement de Robert Mugabe à se maintenir au pouvoir. La preuve, le dernier article de ce « nouveau code électoral » dit que Robert Mugabe peut, quand il le souhaite, le modifier. Cela suffit à résumer la situation du pays.

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