Pourquoi l’Afrique vibre pour Obama

Bien entendu, l’obamania est un phénomène planétaire, du moins ces derniers mois. Un phénomène qui prend tout de même une forte ampleur, très intéressante à analyser, en Afrique et dans la diaspora africaine. Le continent se passionne de manière ostensible pour l’aventure politique du fils de Barack Hussein Obama Sr. (1936-1982), l’Africain, le Kényan, le Luo. Les T-shirts à l’effigie du candidat démocrate à l’élection présidentielle américaine circulent à Nairobi, à Johannesburg et à Abidjan.

Un phénomène de projection-identification pour celui qui « parle le nègre »

Les leaders d’opinion et les élites s’intéressent au fabuleux destin de Barack, autant (ou peut-être plus) qu’aux péripéties zimbabwéennes. Abdoulaye Wade, président sénégalais, parle de « révolution ». Le Premier ministre kényan, Raila Odinga, raconte avec délectation à la presse sa rencontre avec Obama:

« Il m’a dit bonjour en luo -‘Musawa!’- sans le moindre accent. Il s’exprimait dans un anglais très simple et les gens disaient: ‘Mais il parle comme un Kényan, il parle le nègre!' »

« C’est le rêve de Martin Luther King en marche qui entre dans sa phase décisive. C’est aussi un signe des temps qui annonce des changements ethniques importants dans le monde au cours du troisième millénaire », s’est enthousiasmé Kamanda wa Kamanda, ancien chef de la diplomatie de la République démocratique du Congo. Dans la blogosphère africaine et dans les forums, les passions se déchaînent.

Pourquoi Barack Obama captive-t-il tant l’Afrique? J’ai parcouru le net et interrogé plusieurs dizaines de blogueurs « afro-orientés » dans le cadre d’une chaîne intitulée « Barack Obama sous le regard d’un Africain ». Une grande partie d’entre eux ne cache pas qu’ils vivent à travers lui un phénomène de projection-identification. Obama est « une fierté pour l’Afrique », considère l’essayiste ivoirien Anicet Djéhoury. Djignab, blogueur sénégalais, va plus loin:

« Avec Barack Obama, c’est la certitude que l’Afrique sera inscrite au calendrier mondial. Non pas comme objet de charité, mais en tant qu’entité dont les revendications, pour un monde plus juste, seront prises en compte. »

S’il reste un nègre pour les Américains, il porte l’espérance de tous les Noirs

Beaucoup d’auteurs et de blogueurs africains refusent ce qu’ils appellent « l’émotivité » des Africains face à ce sujet. Diégou Bailly, un des pionniers de la presse privée ivoirienne, aujourd’hui patron du CSA de son pays, affirme quant à lui qu’Obama n’est pas Africain:

« Barack Obama n’est point Africain. Il n’entretient, d’ailleurs, aucune prétention de le devenir. Il est Américain, en son âme et conscience. Toutefois, qu’il le veuille ou non, il demeure un nègre aux yeux des Américains. Sur ce point, il porte l’espoir et l’espérance de tous les Noirs. Il renouvelle nos droit et pouvoir de rêver. »

La majorité des blogueurs afro-orientés ne se fait aucune illusion sur l’influence que Barack Obama pourrait avoir sur le cours de l’histoire de l’Afrique. Ainsi pour Kangni Alem:

« Entre nous, je ne comprends pas pourquoi les Africains sont fiers d’Obama. Ce n’est pas un Africain, ce type, on ne l’aurait pas investi autrement. L’Amérique où j’ai vécu quatre ans n’a rien à cirer des Africains. Est-ce le côté « roots » qui nous titille tant’ Allez, au bas mot, je dirai Obama, c’est un tournant pour l’Amérique, qu’il perde ou gagne mais pour l’Afrique, je ne sais vraiment pas! »

Nino, influent blogueur camerounais, enfonce le clou: « Ceux qui pensent que l’épiderme de Barack Obama va le détourner de ce pour quoi il est élu se trompent lourdement. Il n’a plus d’Africain que son feu père et sa grand-mère. Obama est Noir, pas Africain; la différence est de taille. Son élection changera certainement la donne pour des millions de Noirs américains, mais les Noirs africains eux, devront se débrouiller seuls sans l’attendre comme un messie qui portera le poids de leurs incapacités. »

A tous ces rabat-joie, Aïda, blogueuse, répond qu' »on est tous conscients que Barack Obama est d’abord Américain »:

« Mais même pour ceux qui disent que la coloration n’est pas importante, elle l’est, puisqu’ils en parlent. Et c’est tout naturellement que les Noirs se sentent fiers de lui. En tout cas, plus rien ne sera plus comme avant dans ce millénaire. Et je ne désespère pas de rêver que l’homme noir, qui est le premier homme sur terre, écrira la dernière page de l’histoire de l’humanité. »

Au Cameroun, l' »autochtonie » l’aurait empêché de se présenter à la magistrature suprême

L’épopée Obama donne aussi aux commentateurs africains l’occasion de réinterroger leurs modèles politiques. Delugio, blogueur, estime ainsi qu’Obama incarne une « complexité signifiante pour l’Afrique ». L’écrivain camerounais Patrice Nganang, grand prix littéraire d’Afrique noire, s’interroge: « Et si Barack Obama était Camerounais' » Nganang, qui vit aux Etats-Unis, a fait campagne pour Obama, et avoue qu’il a (entre autres raisons), ressenti une sorte d’attachement émotionnel pour un « frère », le nom Obama étant typiquement Camerounais:

« Obama, mon frère? C’est ici que j’ai commencé à réfléchir, et donc, à avoir des doutes. Si Barack Obama était camerounais, serait-il vraiment mon frère, moi qui suis certes né à Yaoundé, mais qui suis bamiléké? Au Cameroun, un Béti est-il le frère d’un Bamiléké? »

Nganang continue en notant qu’au Cameroun, Barack Obama n’aurait pas pu être sénateur de l’Illinois, en raison de la notion -constitutionnalisée- d’autochtonie. Il n’aurait pas pu non plus se présenter à la magistrature suprême, « nos lois insistant sur la pureté de la généalogie du candidat à la magistrature suprême »:

« Pour emprunter à la Côte d’Ivoire un vocable de l’infamie politique, la nationalité d’Obama aurait été douteuse, et de loin, nous pouvons déjà voir comment la xénophobie aurait été utilisée comme arme politique pour l’étrangler, quand dans le pays de l’oncle Sam au contraire, son origine multiple est son atout. »

Nganang rappelle que Barack Obama est un opposant, l’opposant le plus médiatisé de la planète. Si Barack était un opposant camerounais, que lui serait-il arrivé?

« Nous pouvons imaginer Barack Obama être arrêté et condamné à six mois de prison, comme ce fut le cas en février pour ceux qui osèrent critiquer le régime de Biya. Nous pouvons l’imaginer croupissant à Kondengui (prison centrale de Yaoundé, capitale du Cameroun, ndlr), son génie languissant au milieu de ses propres urines, pour avoir osé rêver d’un Cameroun plus beau, plus grand et plus fidèle aux aspirations de ses habitants, et pour avoir osé faire dire à ses supporters qui n’attendent que cela, le slogan qui aujourd’hui aux Etats-Unis est devenu un mot de passe de tous (‘Yes we can!’), comme jadis chez nous le mot ‘power!’ disait tout. Ah, Obama ne peut pas être Camerounais, car sinon la police de Biya l’arrêterait et lui donnerait une de ces fessées historiques dont même ses petits-enfants se souviendraient encore des années après! »

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