Pour financer l’achat de voitures de luxe, la famille du président du Gabon a utilisé des fonds publics qui ont transité par la Banque de France.
La Maybach 57 est le sommet de la berline allemande. Le constructeur produit moins de 300 exemplaires par an de cet écrin motorisé particulièrement prisé des grandes fortunes. En féwvrier 2004, Édith Lucie Bongo Ondimba, l’épouse du président gabonais, Omar Bongo, a fait l’acquisition d’un modèle auprès de la société Mercedes Benz Daimler-Chrysler, importateur exclusif de la marque allemande en France. Prix du véhicule : 326.752 euros. Une paille pour ce petit pays d’Afrique centrale de 1,4 million d’habitants qui produit 250.000 barils de pétrole par jour.

Curiosités

Première curiosité : entre le montant de la facture et le chèque émis pour son paiement, il y a une différence d’un peu plus de 60.000 euros. Elle correspond en fait à un acompte sur l’achat d’une autre voiture, une Mercedes classe E 55 AMG en faveur de Pascaline Bongo, la fille et directrice de cabinet d’Omar Bongo. Deuxième curiosité : le chèque a été signé par la Paierie du Gabon en France, autrement dit le Trésor public gabonais. Imaginez un instant la tête de Philippe Séguin, président de la Cour des comptes, s’il découvrait que Nicolas Sarkozy avait offert une Bentley à Carla Bruni avec l’argent du contribuable. Troisième curiosité : les 390.795 euros du chèque ont été tirés sur un compte ouvert par la Paierie du Gabon dans les livres de la Banque de France.

La Banque de France n’ouvre plus de comptes pour des particuliers depuis des années. En revanche, elle continue d’accueillir les comptes ouverts par des États étrangers pour verser le salaire du personnel diplomatique, le loyer et l’électricité de l’ambassade. C’est l’un de ces comptes que la Paierie du Gabon a utilisé pour régler l’achat de la Maybach 57 d’Édith Bongo. La Banque de France ne dément pas l’existence de ce paiement mais se défend d’avoir violé la législation. Interrogée par « La Tribune », l’institution monétaire souligne qu’elle « respecte évidemment toutes ses obligations déclaratives en matière de lutte contre le blanchiment et de lutte contre le financement du terrorisme ».

À défaut d’être illégal, « le financement de certains véhicules apparaît pour le moins atypique », souligne l’enquête préliminaire de l’Office central de la répression de la grande délinquance financière sur le patrimoine de plusieurs chefs d’État africains (voir « La Tribune » du 3 décembre 2008). La fille d’Omar Bongo, Pascaline Bongo, a ainsi acquis en 2006 une Mercedes d’une valeur de 75.858 euros. La voiture a été payée par trois chèques. Le premier (10.000 euros) a été signé par Joannie Artiga, le deuxième par Me François Meyer (41.370 euros). Contacté par « La Tribune », l’avocat d’Omar Bongo n’a pas retourné notre appel. Le dernier chèque, d’un montant de 37.320 euros, a été tiré sur le compte ouvert dans les livres de la Banque de France au nom de la Paierie du Gabon en France.

« La Banque de France est tenue aux mêmes obligations que les banques commerciales en matière de déclarations de soupçons », explique Michel Beaussier, avocat à la Cour de Paris et spécialiste du droit bancaire. « Elle doit renseigner les entrées et les sorties du client, avec une vigilance renforcée dès lors que le mouvement est supérieur à 150.000 euros. Mais pour qu’il y ait blanchiment, il faut qu’il y ait un délit dans le pays d’origine. Dans le cas présent, il y aurait délit si le trésorier-payeur général avait excédé sa mission en autorisant un virement d’argent public pour l’achat d’un véhicule pour un particulier. L’affaire tomberait alors sous le coup de l’article 432.15 du Code pénal. » La Banque de France n’a pas souhaité indiquer si les virements visés avaient fait l’objet d’une déclaration à Tracfin, l’organisme chargé de lutter contre le blanchiment en France (traitement du renseignement et action contre les circuits financiers clandestins).

Dans un autre registre, selon une source crédible, plus de 70 millions de dollars auraient transité par les comptes de la Banque de France entre avril 2005 et fin 2006. Les sommes auraient été virées par le fils du président de la Guinée Équatoriale, Teodoro Obiang Nguema. La Guinée Équatoriale est dirigée depuis 1979 d’une main de fer par son père. Ce petit pays d’Afrique centrale fut longtemps l’un des plus pauvres de la planète jusqu’à la découverte d’importantes réserves de pétrole au début des années 1990. Le pays, qui produit désormais 400.000 barils par jour, connaît un boom pétrolier sans précédent.

Teodoro Obiang Nguema, alias Teodorin, affiche un train de vie hors du commun. Il possède un parc automobile impressionnant. En France, il a ainsi acquis deux Bugatti Veyron pour 1 million d’euros pièce et il a versé un acompte pour une troisième. Il possède également (aux États-Unis) trois Rolls-Royce, deux Maybach, quatre Ferrari, des Maserati et une Bentley. Mais le fils du président ne dédaigne pas la pierre. En 2006, il a acquis à Malibu une villa évaluée à 35 millions de dollars via une société, Sweetwater Management Inc, dont il est le président. Il possède également un jet Gulf Stream V d’une valeur de 33,8 millions de dollars, acquis par Ebony Shine international Ltd enregistré dans les îles Vierges britanniques (BVI). L’ambassade de Guinée Équatoriale a Paris n’a pas souhaité répondre aux questions de « La Tribune ».

Il est à noter que Teodoro Obiang Nguema perçoit en tant que ministre un salaire annuel de 60.000 dollars. Mais de forts soupçons de corruption pèsent sur sa personne. En sa qualité de ministre de l’Agriculture et des Forêts ? le deuxième produit d’exportation du pays ?, Teodoro Obiang Nguema aurait ainsi imposé sur le bois une sorte de « taxe révolutionnaire ». Somagui Forestal, une société qui lui appartient, en serait le réceptacle. Une pratique courante en Guinée Équatoriale si l’on en croit son propre témoignage devant la haute cour de la République d’Afrique du Sud. Une entreprise de construction sud-africaine a en effet tenté de saisir deux villas à Cape Town pour se faire rembourser 5 millions de livres sterling dus par la Guinée Équatoriale. Le plaidant arguait que les deux demeures étaient forcément la propriété de l’État équato-guinéen, les émoluments officiels du fils du président étant insuffisants pour s’offrir deux villas évaluées à plus de 3 millions de dollars chacune. Dans une déposition écrite, Teodoro Obiang Nguema a expliqué que, dans son pays, les ministres créaient des sociétés communes avec les entreprises qui se voyaient attribuer les contrats publics. En conséquence, a-t-il ajouté, « un ministre finit avec une part importante du contrat sur son compte en banque ».

Une résidence à Malibu

Sollicitée par le parquet de Paris dans la cadre de l’enquête préliminaire sur le patrimoine de plusieurs chefs d’État et des membres de leurs familles en France, l’agence française de lutte contre le blanchiment Tracfin arrive à des conclusions similaires sur l’origine des fonds de Teodoro Obiang Nguema. La société Somagui Forestal, contrôlée par le fils du président, a payé ses trois Bugatti Veyron. L’auteur de la note résume ainsi la situation : « Une entreprise d’exploitation forestière, domiciliée en Guinée Équatoriale, règle l’acquisition de véhicules de grande valeur auprès d’une société sise en France, et ce en faveur de son dirigeant, par ailleurs ministre d’État en charge de l’agriculture et des forêts. Les flux mis en exergue sont dès lors susceptibles de traduire le blanchiment du produit d’un détournement de fonds publics. »

Pourtant, selon une source crédible, Teodoro Obiang Nguema aurait effectué en avril 2005 cinq virements d’un montant unitaire de 5.908.400 dollars de la Société Générale des Banques de Guinée Équatoriale (SGBGE) sur un compte de la Banque de France. Contactée par « La Tribune », la Société Générale qui détient 53 % du capital de la SGBGE, ne souhaite faire aucun commentaire. 29.542.000 dollars aurait ensuite été transférés sur des comptes des banques américaines Wachovia et First American Trust FSB. L’argent aurait servi à acheter la résidence à Malibu. En avril 2006, il aurait également fait virer 10,3 millions de dollars en trois virements de la SGBGE sur deux comptes à la Banque de France, transférés ensuite sur des comptes de Wachovia et de la Bank of America. De mai à juin 2006, « Teodorin » aurait également effectué six virements d’un compte de la Banque de France vers un compte de l’UBS Bank à New York via un compte à la Wachovia. Teodoro Obiang Nguema et ses associés auraient ainsi transféré 33.799.999,99 dollars. Une bonne partie de ces fonds aurait servi à acheter son jet Gulf Stream. n

Xavier Harel

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