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Gabon : Monenembo, la jeunesse de certains présidents n’est pas un gage de changement

Après être revenu sur le problème de l’engagement des auteurs africains et les vertus thérapeutiques de l’écriture dans la première partie de l’interview publiée le 6 avril dernier, l’auteur guinéen Tierno Monenembo aborde dans la seconde partie de cette interview les problèmes politiques qui minent le continent africain. Quatrième auteur africain a remporté le prestigieux prix Renaudot, l’écrivain exilé questionne le rôle des intellectuels africains pour le redressement de l’Afrique, qu’il inscrit dans une logique laborieuse mais inexorable. Il analyse les tribulations politiques de l’Afrique et insiste sur l’importance du renforcement des unions régionales pour la construction de l’unité africaine.

«Exilé politique, écrivain engagé, quel est votre appréciation du retour du politique en Afrique ?

La démocratisation est confuse, elle n’est pas brillante, mais c’est un processus irréversible et la littérature, même quand elle n’est pas engagée, est un processus d’accompagnement dans le processus démocratique et de libération puisque la lecture, l’art socialement et politiquement désengagés éclaire l’esprit et éclaire la conscience. Même si vous lisez la science-fiction, il est évident que cela vous ouvre l’esprit parce que l’art est la lumière qui permet à l’esprit d’éclairer les zones d’ombres de la vie, de l’existence. Il y a beaucoup d’espaces qu’on ne peut pas expliqué par les mathématiques, par la chirurgie, par la morale, par la religion, qu’on ne peut comprendre que par l’art.

«Coups d’Etat en Guinée, en Mauritanie, à Madagascar ; assassinat du président en Guinée Bissau…l’Afrique est-elle appelée à mourir ?

L’Afrique ne va pas mourir. Elle est en train de se moderniser, et la modernisation n’est pas un phénomène linéaire. Il y a des allers-retours. La révolution française a abouti à la restauration, qui a abouti à la république, rien n’est linéaire, c’est normal. L’évolution de l’être humain, des sociétés, s’est faite en spirale. On part d’un point A à une point B mais en spirale, il y a des allers-retours mais en direction d’un objectif donné.

«L’UA, une utopie ? un machin ? ou une destinée pour l’Afrique ?

C’est une utopie et une nécessité. L’utopie a d’ailleurs toujours été une nécessité parce que c’est grâce à l’utopie qu’on progresse. C’est parce que les européens se sont dit «un jour je vais voler», qu’il y a eu l’avion, «un jour je vais traverser les mers», qu’il y a eu le bateau, c’est l’utopie qui est le moteur. L’Afrique a un devoir d’utopie qu’il faut réveiller.

L’unité est nécessaire en Afrique. Sous quelle forme ? A quel rythme ? Mais l’unité est indispensable. Aucun pays en tant que tel n’est viable. Ce n’est pas possible on ne peut pas vivre comme cela. Nous sommes des petits pays, la Guinée c’est 10 millions d’habitants, la seule ville de Mexico c’est 24 millions d’habitants. En face il y a la Chine, l’Inde, l’Europe et même l’Europe ne peut pas vivre sur la base des nations, pourtant il n’y a pas de nations plus nationalistes, plus belliqueuses, plus ennemies, mais elles ont été obligées de s’allier parce que sinon ils n’allaient plus exister. En face il y a les Etats-Unis et même eux savent que sans l’Amérique du Sud et le Canada ils ne pourront pas survivre.

Donc il faut que les africains s’unissent. Sous quelle forme ? Est-ce que l’UA maintenant ? Je crois que c’est trop rapide, c’est peut être mettre le toit avant les fondations. Moi je crois que l’UA doit se faire progressivement à partir des unions régionales. Il faudrait qu’elles coordonnent leurs activités en vue d’une lointaine UA. Je ne vois pas les choses autrement. Au niveau de la CEDEAO, cela n’a pas été aussi vite qu’on le souhaitait, mais quand même il y des acquis. On a un passeport commun, ça c’est une grande victoire. On a un visa touristique commun. On a beaucoup de projets en énergie, en développement agricole, en travaux publics, en santé qui sont communs. C’est encore embryonnaire mais le cadre est déjà tracé, il reste plus qu’à y mettre un contenu. J’espère bien que ce sera la même chose en Afrique centrale, dans la Région des Grands Lacs, au Maghreb et dans la région australe. Ces grands ensembles là, c’est eux qui seront les pierres angulaires de l’UA. L’UA sans de fortes unions régionales n’est pas possible. Les unions régionales doivent être le socle de l’UA sinon ce sera une union qui aura un très beau toit mais qui n’aura pas de fondations, qui va s’effondrer au moindre coup de vent.

«L’Afrique n’a-t-elle pas eu tort de confier sa destinée aux intellectuels ? Alors que nos gouvernants sont aujourd’hui pratiquement tous bardés de diplômes et formés en occident, mais sont incapables ne serait-ce que de copier l’occident pour donner à manger à leur peuple.

Ce n’est pas sûr que l’Afrique ait confié son destin aux intellectuels. Très souvent les intellectuels sont les premières victimes des systèmes politiques africains, même si étant suffisamment niés, ils ont été les architectes des systèmes qui les ont broyé, j’en parle dans les Crapauds-brousse.

Je pense que l’intellectuel africain cet un homme qui n’a pas appris à comprendre sa société, à comprendre le monde moderne, à jouer le rôle qui est le sien c’est-à-dire de faire l’interface entre la modernité et la tradition pour permettre à l’Afrique de passer ce cap difficile dans de meilleures conditions. Probablement parce qu’il n’a pas suffisamment pensé, il ne s’est pas suffisamment organisé et n’a pas suffisamment lutté.

Malheureusement il n’y a pas d’intelligentsia en Afrique, il y a des intellectuels. L’intelligentsia c’est lorsque tous les intellectuels en Afrique auront en projet un ou deux buts communs. Ils n’en ont pas pour le moment. Ils en ont eu un moment donné et donc ça a marché. Dans les années 1950 il y avait ce projet commun de l’indépendance de l’Afrique et cela a plus ou moins marché. Il y a eu des organisations qui ont joué le rôle jusqu’à un point donné avant de se scléroser complètement. La Fédération des Etudiants d’Afrique Noire Francophone (FEANF) par exemple qui dans les années 1950 a joué un rôle déterminant et positif et qui s’est sclérosé par la suite et devenu une pauvre chose stalinienne démagogique et vide de sens dans les années 1970. Malheureusement, après les indépendances, ils se sont comporté encore pire que les colonisateurs eux-mêmes. Mais en leurs temps ils ont quand même joué leurs rôles.

«Comment alors créer véritablement l’intelligentsia africaine ?

Il faut déjà avoir davantage de conscience intellectuelle, de conscience politique et malheureusement je ne crois pas que les intellectuels africains soient suffisamment politisés. A partir du moment où les intellectuels passent du côté du pouvoir ils cessent d’être intellectuels, ils deviennent des ventres. D’ailleurs la plupart du temps, ceux qui collaborent au pouvoir cessent d’écrire. Ils mettent la tête de côté et ils développent le ventre.

«La renaissance africaine, chère àThabo Mbeki, ne s’est-elle pas fanée comme une rose en l’espace d’un matin ensoleillé (démocratisation) ?

Elle est là, elle est en projet, elle ne se fera pas du jour au lendemain, elle se fera dans le temps. L’indépendance africaine a pris 50 ans. Mon seul espoir c’est qu’on a fait tellement de conneries en 50 ans que je ne nous vois pas faire pire que cela. Je me dis qu’on est tellement en faute qu’on peut que s’améliorer. Mais Malheureusement comme dit l’humoriste algérien, chez nous quand on touche le fond, on creuse !

«L’arrivée au pouvoir des présidents jeunes est-elle une opportunité pour donner une nouvelle direction à l’Afrique ?

Non la jeunesse ce n’est pas un métier ! C’est un état physiologique. C’est un vieillard comme Nelson Mandela qui nous a apporté quelque chose de bon en Afrique. Ce n’est pas parce que les présidents sont jeunes que de bonnes choses se feront. Ce n’est pas la jeunesse des présidents qui compte, c’est les conditions dans lesquelles ils sont arrivés au pouvoir. Quand un jeune comme au Togo arrive au pouvoir parce que son père était l’ancien président c’est une régression, ce n’est pas un progrès. C’est de l’archaïsme, de la préhistoire.

«Comment l’Afrique doit elle donc se relever ?

Je n’ai pas la clé de l’histoire. Je sais que si les nouvelles générations tiennent compte de l’expérience, si elles tirent la leçon de l’histoire des indépendances, ils éviteront les conneries que nous avons faites depuis les indépendances. Progresser c’est tirer la leçon du passé. Mais je n’ai pas l’impression qu’on le fait en Afrique, on a tendance à répéter les mêmes erreurs. Probablement qu’un beau jour nos arrières petits fils diront «voilà ce qu’on fait nos connards d’ancêtres, nous nous ferons comme cela».

«L’Afrique a-t-elle réuni aujourd’hui tous les matériaux pour se construire sa propre natte ?

Oui mais il reste le génie de la natte. Il faut l’astuce nécessaire pour assembler tous les éléments. La natte n’est pas un produit naturel, il faut la construire. Il faut un génie politique, c’est celui là qui nous manque pour l’instant, mais il viendra.

«La fuite des cerveaux est une des plaies béantes du continent, comment la guérir ?

C’est devenu un phénomène extrêmement grave. Si nous ouvrons les frontières aujourd’hui en Afrique, 99% des africains vont partir ! Parce qu’ils ont créé des situations invivables. Dans des pays modernes où tu peux ni manger correctement, ni te soigner, ni t’éduquer correctement, qu’est ce que tu vas faire là ?! Tu vas balayer les rues à Paris, au moins tu as le RMI, c’est normal. Un journal américain a fait une étude il y a même pas un an qui a montré que la communauté africaine des Etats-Unis est la mieux éduquée avec 42% d’universitaires, alors que les blancs des Etats-Unis en ont 41%. C’est un drame ! Même en Europe il n’y a pas cela.

Il faudrait d’abord de meilleures conditions politiques. C’est impossible à un intellectuel de faire des études universitaires, d’apprendre à réfléchir, d’apprendre la liberté de parole et de venir évoluer dans un contexte où la censure et la répression règnent. Ce sont également les conditions de travail. Vous n’allez pas faire des études très poussées pour venir végéter dans des structures où il n’y a ni laboratoires, ni eau, ni électricité. Comment vous voulez faire de la biochimie sans eau et sans électricité ?! Vous allez faire des épidémies à l’échelle planétaire ! Il faut interdire la biochimie !

«Comment appréciez-vous la transition en Guinée ?

Il faut d’abord savoir si c’est une transition. Moi je ne vois rien de nouveau en Guinée. Dadis Camara agit comme un chef de village, comme Sekou Toure, il agit avec beaucoup de démagogie, beaucoup d’exhibitionnisme, il règle les affaires de l’Etat en public. Cela témoigne d’un manque de sérieux. Les affaires de l’Etat, comme les affaires de famille ne se règlent pas en public, cela se règle dans le secret, le secret de l’Etat, sans secret d’Etat il n’y a pas d’Etat. On ne règle pas des problèmes graves qui concernent la corruption à la télévision ! La télévision c’est pour faire le spectacle, pas pour traiter les affaires sérieuses. En plus la Guinée qui a une culture démagogique particulièrement développée, commence déjà à organiser des manifestations pour demander à Camara de prolonger son mandat. Je ne vois pas comment il va refuser cela. Je ne vois pas une transition, j’ai l’impression qu’une troisième dictature est déjà là…et pour longtemps. Il n’a même pas 40 ans, il peut faire 40 ans de pouvoir ! Lansana Conté est venu à 51 ans il a fait 29 ans au pouvoir. Sekou Toure est venu à 35 ans il a fait 26 ans. Je ne suis pas très optimiste dans l’immédiat».

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