Le nouveau président de la République, Ali Bongo Ondimba, a battu campagne à travers les 9 provinces du 15 au 29 août dernier en promettant notamment la rupture avec le système en place au peuple gabonais. Dans une interview accordée à RFI le 4 septembre dernier, que nous publions in extenso, Mélanie Soiron, professeur assistante d’anthropologie à l’Université de Lille I en France, et auteur d’une thèse sur «La longévité politique ou les fondements symboliques du pouvoir politique au Gabon», explique notamment que la rupture promise par Ali Bongo ne sera pas si évidente à concrétiser en raison de l’enracinement des pratiques décriées dans les institutions de la République.

© D.R. Ali Bongo Ondimba, élu le 4 septembre 2009 à la Présidence de la République Gabonaise

Est-ce que l’issue de cette élection présidentielle gabonaise était écrite d’avance ?
«Je dirai qu’elle était axée d’avance et fort heureusement puisque c’est quand même malgré tout une démocratie, mais c’est vrai que les Gabonais et les observateurs internationaux en tout cas, pouvaient douter du résultat et j’imagine que certains Gabonais le redoutaient un peu.

Maintenant il y avait quand même 23 candidats, un peu moins à la veille des élections. Il y avait trois figures en particulier quand même d’un certain poids et d’une certaine légitimité, donc il y a eu quand même une vraie bataille électorale.

Selon vous est-ce que le scrutin a été transparent ?
On sait que même le ministre de l’Intérieur Ndongou l’a dit lui-même, que nul au monde n’était parfait et qu’effectivement il restait des doublons, il restait des gens qui étaient actuellement décédés sur les listes. On a vu aussi qu’il y avait des étrangers qui avaient voté dans certains bureaux à Libreville, qui s’en étaient d’ailleurs pas sortis très très bien de cette affaire, donc on sait que la liste électorale en tout cas de départ n’était pas nette, donc après ça on a pu arranger certaines personnes ou pas. On peut dire à partir de là que ce n’était pas complètement au point.

Est-ce que le facteur tribal a joué dans ce scrutin ?
Alors disons que les Gabonais se mettent vraiment en porte-à-faux avec ce système-là. On sait qu’Omar Bongo a toujours lutté contre justement la dislocation des ethnies en disant que la géopolitique sert à ce que tout le monde ait au moins un poste dans un ministère ou dans une administration et il a lutté pour l’unité nationale, ce que Léon Mba, le premier président, avait déjà mis en avant. Donc on peut dire que l’idée de tous les candidats ça a été de garder la paix intérieure et l’unité. Malgré tout, on sait que Mba Obame, qui est Fang du Woleu-Ntem, donc pas de l’Estuaire comme Léon Mba, a mis en avant cet atout-là puisque 40% de la population gabonaise est Fang, donc il a pu se servir de cet atout pour pouvoir récupérer quelques électeurs. D’ailleurs on voit que dans sa région natale, donc le Woleu-Ntem, il a fait plus de 80% des suffrages. Donc effectivement dans la mesure aussi où il avait certains candidats qui étaient Fang eux-mêmes et qui se sont mis derrière sa candidature pour le soutenir, on peut dire qu’il en a joué. Maintenant pour les autres candidats, c’était moins clair.

Ali Bongo Ondimba s’est présenté comme le candidat de la rupture. Est-ce les Gabonais ont des raisons d’y croire ?
Disons que dans ses discours électoraux on ne peut pas dire qu’il y ait de gros arguments de la rupture à la différence par exemple de Mamboundou, qui lui proclamait par exemple que le Sénat n’existerait plus s’il était élu. La rupture c’est un tout petit peu difficile, disons que dans la mesure où depuis 1999 il était ministre de la Défense, jusqu’à même avant les 15 jours de la campagne. Il est difficile de parler de rupture, c’est un joli mot, mais après c’est difficile à mettre en place. D’autant plus que les structures qui sont en place dans les institutions gabonaises ont perduré pendant plusieurs décennies, donc c’est difficile de dire qu’en un mandat, s’il y en a qu’un en tout cas, que les choses pourront vraiment changer.

Omar Bongo savait diplomatiquement neutraliser la plupart de ses farouches opposants et même en faire ses alliés. Ce n’est pas apparemment le tempérament d’Ali Bongo.
Alors apparemment non, parce que déjà au ministère de la Défense, on a pu voir qu’il a placé les gens qui étaient forcément de son côté, qu’il fait mettre dehors d’autres personnes qui l’étaient moins, donc maintenant à suivre.

Il a déclaré qu’il sera le président de tous les Gabonais. Les Gabonais peuvent-ils le croire ?
Beaucoup de Gabonais disent que maintenant on sait qu’il est tellement riche, qu’il a tellement pris tout ce qu’il voulait que de toute façon il ne volera plus, c’est quelqu’un qui a tout ce qu’il veut, ce ne sera pas quelqu’un qui volera. L’idée qu’il a mis aussi en avant c’était le partage, donc effectivement les gens se disent bon peut-être que maintenant il a assez d’argent il ne volera plus, donc peut-être qu’il partagera. C’était un des éléments mis en avant par rapport aussi aux deux autres, Mamboundou et Mba Obame.

Est-ce que cette élection n’a pas plutôt été marquée par une nouvelle carte politique avec l’éclatement du PDG ?
C’est vrai que il y avait déjà plusieurs courants au sein du PDG. On a vu que une fois le grand réunificateur mort, le PDG a complètement implosé. En fait ce qui s’est passé, c’est que effectivement Ali Bongo qui était du courant des rénovateurs, a pris son ampleur. Maintenant c’est vrai que Mba Obame faisait aussi partie de ce courant avec Ali Bongo, donc malgré tout il s’est présenté face à lui. Mamboundou lui, l’opposant historique a toujours gardé la même vision et les mêmes projets. D’autres qui se sont présentés, comme Mayila qui était alors avant vraiment des ennemis politiques, donc c’est difficile à dire parce que je ne pense pas non plus qu’Ali va garder exactement la même politique du PDG qu’avait son père. De toutes façons il ne peut pas parce que Omar Bongo incarnait le PDG, maintenant il va quand même effectivement redessiner quelque chose ou créer quelque chose de nouveau. Mais je pense qu’il va garder les bases du Parti, c’est l’unité nationale et puis petit à petit effectivement d’autres vont se mettre en place, mais peut-être qu’effectivement ce qui va se passer c’est que des petits partis vont se développer et peut-être moins s’accoler au PDG.

Officiellement la présidence française avait déclaré qu’elle n’avait pas de préférence pour l’un ou autre candidat, pensez-vous que les incidents de Port-Gentil auraient eu lieu quel que soit le vainqueur ?
C’est difficile à dire parce ce qu’il faut savoir qu’en 1993 à la suite de l’instauration du multipartisme, il y avait eu des élections et Omar Bongo avait été élu. Tous les Gabonais avaient crié à la fraude et une des premières choses qui avait été faite c’est de brûler le consulat de France à Port-Gentil, donc il est intéressant aussi de voir le recommencement ou exactement les mêmes choses qui se produisent. Pareil, la prison qui brûle, les détenus qui se mêlent aux manifestants. Et puis le fait que Ali soit venu au début de l’été en France et soit accueilli par Nicolas Sarkozy et le secrétaire général de l’Élysée, les Gabonais l’ont vu comme un adoubement. Mais ceci dit, Mamboundou a des liens avec la France, Mba Obame un peu moins, mais c’est vrai qu’on a quand même ça en toile de fond».

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