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Sénégal: Une opposition problématique

L’analogie s’impose d’elle-même à quiconque tente de se pencher sur l’opposition sénégalaise en cette période où le monde vit la fièvre du Mondial 2010 de football : comme les maladroits footballeurs qui, sur les terrains sud-africains, ratent les buts les plus faciles, parfois devant des cages béantes, l’opposition sénégalaise est devenue synonyme de bourdes. Elle se montre incapable de tirer profit des gaffes dont le régime libéral d’Abdoulaye Wade ne cesse de se rendre coupable. Deux questions liées l’une à l’autre viennent alors à l’esprit : l’opposition sénégalaise serait-elle le meilleur allié de Wade, et, plus grave, est-elle le principal obstacle au changement dont la majorité des Sénégalais rêvent pour mettre fin à la prédation qui ronge le pays ? Sur ce dernier point, au moins, je fais hélas partie de ceux qui le croient, en rêvant que l’histoire vienne prouver le contraire….

Passons d’abord en revue quelques-unes de ses bourdes, en commençant par la plus récente, qui est le fait du maire de Dakar, que l’on imagine plus fin : comment a-t-il pu cautionner la subvention injustifiable, de 15 ou 30 millions de francs Cfa, à l’artiste Youssou Ndour pour son concert musical à Bercy, Paris ? En cela, il s’aligne sur la position, tout aussi critiquable du gouvernement sénégalais, l’un et l’autre passant à côté des vraies priorités nationales ou municipales, en ces heures où pointe à l’horizon le risque d’un nouvel ajustement structurel.

Une autre lacune au passif de l’opposition est son accueil à bras ouverts des transhumants libéraux : en agissant ainsi, elle s’expose au ridicule dans la mesure où elle reprend à son compte les pratiques wadistes qu’elle condamne.

Or, sentant le pire venir, les transhumants libéraux, comme de vrais rats, quittent leur navire et, ô surprise, ils découvrent que leur participation antérieure à la nouba libérale ne pose aucun problème dans les nouveaux rangs qu’ils intègrent. Du coup, ceux d’entre eux ayant occupé les postes les plus en vue du régime actuel s’enhardissent. Ils rêvent même de porter le flambeau du combat mené depuis des années par les authentiques avocats d’un changement de régime. Se taire face à ces manœuvres équivaut, de la part de l’opposition, à courir le risque de perdre son âme. Exactement comme celle du changement (Sopi) promis par Wade, qui a été cannibalisée par les transhumants socialistes, avant même de prendre son envol. Les néo-opposants sont à la même école. Dans les eaux de l’opposition, ils cachent un couteau acéré dans le dos. Pour le planter, le moment venu, dans le cœur des ambitions de changement voulues par l’opposition et tant de Sénégalais, de divers bords politiques. Surtout qu’ils peuvent n’être que des pions d’un régime, dont le moindre des talents est de savoir se servir des judas, qui sont susceptibles de vendre leurs parents, de retourner leurs vestes sans aucune hésitation…

Manque d’imagination

La liste des tares de l’opposition sénégalaise serait acceptable si elle se limitait à ces faiblesses seulement. Mais tel n’est pas le cas. Elle-même continue de montrer des défauts majeurs, notamment une incapacité, marquante de ses principaux dirigeants, à jouer véritablement le jeu démocratique. Comment imagine-t-on que d’autres acteurs plus conformes aux attentes des populations sénégalaises, des hommes modernes et capables, puissent surgir de ses rangs ? Ou de la société, au sens plus large, car les chefs de l’opposition s’opposent à tout renouvellement véritable de la classe dirigeante nationale pour faire face aux hommes promus par Wade…

Pour s’en convaincre, il n’est d’ailleurs que de voir la continuité, gérontocratique, à la tête de leurs partis politiques. En leur sein, les dirigeants semblent estimer que leur tour est venu, comme si, de droit divin, le pouvoir leur revenait après un malheureux interlude libéral. C’est de la même logique que procède le placement à la tête des municipalités gagnées par l’opposition, il y a un an, de moines-soldats dont la gestion, parfois calamiteuse et sectaire, parfois arrogante, comporte cependant le risque d’une exposition de leur mal gouvernance. Ce n’est pas par hasard que le vicieux vieillard qui est au palais de la République a choisi maintenant de lancer les auditeurs de l’Armp dans ces municipalités. Au passage, il joue la carte de l’équilibre de traitement. Puisque, assure-t-il, son fils, lui aussi, fera l’objet d’une enquête – même si on peut soupçonner une énième ruse pour leurrer les partenaires au développement tout en s’arrangeant pour que l’exercice montre les mérites de l’un face aux fautes des autres. Qui perdra à ce jeu si ce n’est une opposition habituée à décliner théoriquement son adhésion à la bonne gouvernance, mais qui pourrait se retrouver dans la posture de l’arroseur arrosé ?

Les tares de l’opposition vont même jusqu’à se nicher dans la propension de son leadership à se mettre à la remorque de la presse pour exister. Passons notamment sur les habitudes éculées d’un Parti socialiste ahanant ses communiqués du mercredi, insipides, et de triste mémoire stalinienne… Ce qui est plus grave dans les attitudes et prises de positions de l’opposition, dans son ensemble, c’est qu’elle semble incapable de générer sa propre ‘intelligence’, entendue ici en termes d’informations fiables sur la marche du pays, pour se contenter de reprendre les révélations, par la presse, sur la mal-gouvernance du régime au point d’apparaître parfois comme une concurrente des faiseurs de revue de presse dans les rédactions normales. Est-ce le signe de son incapacité à produire une réflexion endogène ? Ou d’un manque de courage, d’innovation et de générosité ? En se réfugiant derrière certains acteurs de la société civile, de la presse, des mouvements syndicaux, en cédant parfois aux diktats des chefs religieux, ou en se positionnant derrière les Assises nationales, sans dévoiler son vrai projet, cette opposition ne fait montre ni d’alacrité ni de dynamisme pour secouer un pouvoir, pourtant aux abois, mais plutôt en est réduite à lui servir de béquille.

Le fait que, dans certaines chroniques de la presse, des responsables de l’opposition, notamment placés à des postes clés, soient soupçonnés d’être des taupes du pouvoir ne peut que renforcer le sentiment qu’au lieu de le combattre, elle pourrait faire son jeu.

Le manque d’imagination de l’opposition ne se limite pas qu’à ses ‘reprises’ des ‘scoops’ de la presse. Son incapacité, à ce jour, à proposer une approche alternative crédible de gouvernement, un projet cohérent, autant que son manque de générosité pour faire une place véritable à de nouveaux acteurs, ou encore à s’ouvrir à des idées nouvelles au lieu de s’arc-bouter sur des propositions déjà sanctionnées négativement par le peuple sénégalais en l’an 2000, sont autant d’épines qui la rendent peu attractive.

Discours du passé

En clair, l’opposition ne fait pas rêver. En son sein, on ne voit pas se détacher une quelconque figure charismatique, capable d’incarner ce leadership transformationnel qu’attendent les Sénégalais. Aucun d’eux ne parvient à s’imposer à la manière du Wade des années d’espoir, c’est-à-dire celui qui faisait descendre les gens dans la rue parce qu’il incarnait un autre Sénégal, avant qu’il ne montre son vrai visage, qui le présente désormais en autocrate vieillissant, népotique, prédateur, tyran, dont le seul exploit est de continuer à faire peur aux poules mouillées d’une opposition ne lui faisant face qu’avec inconstance, la peur au ventre. Au point de lui permettre même d’avoir le beau rôle, en lui laissant l’initiative. Sur les idées novatrices notamment, tout critiquables qu’elles soient, puisque malgré tous ses défauts, le vieil homme se distingue de ses opposants par sa capacité à produire des idées. Brouillonnes, sans doute, mais ayant le mérite d’exister et d’animer le débat national, voire africain, comme la question des réserves de la Bceao, de la renaissance africaine, des infrastructures, des financements innovants, du Nepad, sans compter son entregent qui lui a permis de s’ouvrir les portes du G8.

Pendant ce temps, les principaux acteurs de l’opposition n’en finissent de ressasser les discours du passé qui ramènent toujours ou presque à des problèmes liés aux intrants agricoles, au malaise du monde rural, comme pour se nourrir de catastrophisme. On ne les entend jamais faire montre d’innovation sur les questions nouvelles de la flexibilité du travail, de la modernisation du secteur public, du financement du développement, par un partenariat secteur privé et public. Même par rapport à nos partenaires extérieurs, aussi bien les institutions financières internationales que le système onusien, rien dans le discours de l’opposition ne semble apporter un bol d’air. C’est comme si, attendant que le fruit mur tombe, son ambition est simplement de faire du remplacement. Ils ressemblent à ces joueurs qui sont sur le banc des remplaçants de leurs équipes au Mondial. Leur secret rêve serait-il de faire du wadisme sans Wade ? Certains d’entre eux poussent le bouchon jusqu’à s’être fait remplacer par leur fils ou, comme tel dignitaire de la société civile internationale, ne craignent pas de traîner le sien dans les cénacles pour lui passer marchés et contrats tout en fustigeant le monarchisme rampant de Wade.

Bref, cette opposition est problématique. Et le Sénégal est aussi malade d’elle qu’elle l’est d’un pouvoir libéral ayant atteint depuis longtemps les limites de sa compétence sous la direction d’un vieillard velléitaire, ne sachant plus où il va, mais qui n’en parvient pas moins à manipuler son opposition.

L’inertie de cette dernière lui permet de jouer avec les comptes publics sans craindre leur implosion prochaine sous la pression d’un endettement excessif au motif, avance-t-il, de la nécessité de financer les infrastructures. Nulle part ailleurs au monde, un tel régime n’aurait eu de répit, ni gardé sa crédibilité aux yeux de l’opinion publique internationale, surtout quand on peut aussi aisément démontrer, comme le prouve le scandale Sudatel, que ces financements ont pour objet principal de générer des commissions, à peine occultes, au profit d’hommes du régime. Comment cette opposition n’a jusqu’ici pas tiré suffisamment avantage de la corruption, désormais reconnue, de Alex Segura, l’ancien représentant du Fmi à Dakar, ou de la bévue d’un Abdoulaye Wade humiliant, à l’instar de Saddam Hussein, une ambassadrice des Etats-Unis : ce qui s’est passé à Dakar, avec Mme Bernicat, malmenée devant les caméras, rappelle ce que l’ancien dictateur irakien avait fait jadis, lorsqu’il avait, lui aussi, convoqué un plénipotentiaire américain, Mme Glapsie April, pour chercher un prétexte à son invasion du Koweit, en 1990…

Timorée à l’intérieur, l’opposition ne fait rien, du moins pas avec autant de vigueur, en s’appuyant sur les plateformes modernes de la communication, notamment la toile internet, pour mener le combat à l’extérieur du Sénégal.

Pourquoi ne pense-t-elle pas se rendre au Sommet du G8 au Canada pour exposer les frasques de Wade ? Comment se fait-il qu’elle ne dispose même pas d’un journal pour porter son message ? La voit-on dans les lieux d’influence, sur les ondes et écrans des radios et télévisions internationaux pour démanteler ce qui doit être à ses yeux l’imposture du régime et de son chef ? A-t-il simplement la générosité de mettre ses billes dans un combat politique véritable pour déboulonner un homme qui, lui, a eu le courage de sacrifier ses biens et de parcourir le monde pour se donner les moyens de démolir l’image de l’ancien régime socialiste.

Parce que l’opposition ne donne pas les signes d’une capacité à faire de même, les Sénégalais en sont arrivés à nourrir toutes sortes de réponses alternatives, y compris le rêve d’un mouvement dans les casernes, afin que leurs malheurs soient abrégés. C’est le même doute qui s’installe sur sa capacité à porter l’aspiration légitime à la reformulation du contrat social sénégalais, passant d’abord par la fin, sous quelque forme qu’elle prenne, de ce régime libéral, qui est directement à l’origine des Assises nationales, lesquelles, sans représenter les vues de l’ensemble des Sénégalais, ont cependant bien fait de ne pas lui reconnaître une quelconque primauté.

Le vide que laisse l’opposition a aussi donné naissance à l’émergence de forces politiques ou citoyennes nouvelles, avec le risque que son penchant pour la compromission ne sauve des brigands ayant quitté le navire libéral. Il fait également que des Sénégalais en sont réduits, de plus en plus, à s’imaginer que demain, une alternance pourrait se produire sans les dirigeants de l’opposition. Penser même que le projet monarchique de Wade n’est pas une vue de l’esprit relève d’une certaine rationalité tant les opposants sénégalais, par leur attitude ambiguë à l’égard de ce jeunot sorti d’on ne sait où, M. Karim Wade, pour le nommer, pose la question de savoir si, comme au Togo ou au Gabon, l’opposition ne fera pas aussi le lit de la quasi-monarchie au Sénégal.

Ce qui est regrettable, c’est que beaucoup parmi les dirigeants de l’opposition sont des noms connus de l’espace public national. Il leur faut se ressaisir, transcender leurs propres petits intérêts individuels, rester constants, s’ils veulent participer véritablement au changement qui, plus que jamais, est l’exigence de l’heure. Sont-ils capables d’être présents à ce rendez-vous de l’histoire ? Pendant qu’ils s’étripent autour de la question d’une candidature unique, on peut, au plus, rêver d’une bonne surprise. Mais la politique, comme la guerre que l’on ne saurait laisser aux seuls généraux, est une affaire trop sérieuse pour être laissés à des dignitaires d’une opposition que l’on peut soupçonner de faire un ‘deal’ avec le pouvoir pour passer par pertes et profits ses détournements, ses scandales et autres crimes, surtout que ces accords peuvent se faire dans des cénacles mafieux, maçonniques où les uns et les autres savent ce qu’ils se reprochent mutuellement. A ce jeu, un seul perdant : le Sénégal.

Pour ne pas laisser faire, il est vital que des acteurs nouveaux descendent dans l’arène nationale pour sauver les soldats d’une opposition qui sont frappés, au même titre que Wade, de la même perte de repère. Au nom de la survie du projet démocratique et développemental du Sénégal : se croiser les bras, c’est se rendre complice de la descente aux enfers d’un pays qui mérite un bien autre sort.

Adama GAYE adamagaye@hotmail.com

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