Attention: Cet article date du 15 janvier 2011. Nous ne l’avons découvert qu’aujour’dhui 26avril 2011. La valeur de cet article, publié dans le journal camerounais Intégration, réside dans la pensée visionnaire du Dr. Daniel Mengara sur les crises politiques au Gabon et en Côte d’Ivoire. Sur le Gabon, le Dr. Daniel Mengara a correctement prédit, dès le 15 janvier 2011, que André Mba Obame est “trop mou” et serait incapable du jour au lendemain devenir un vrai révolutionnaire, qu’il serait par conséquent incapable de se constituer en leader d’une opposition insurectionnelle au Gabon. Mengara dit clairement dans cet article que “l’action de Mba Obame, qui est avant tout une action circonstancielle et non planifiée, s’estompera d’ici quelques mois”. Sur la Côte d’Ivoire, Daniel Mengara prédisait également, et très correctement, que seule une annulation de l’élection en Côte d’Ivoire suivi d’une négociation autour d’une réforme constitutionnelle aurait empêché la guerre et assuré la paix. Toute autre démarche, selon lui, allait mener à la guerre. C’est également ce qui s’est produit.

Le texte intégral de l’article, publié le 15 janvier 2011, se trouve ci-dessous. Vous pouvez retrouver le fichier PDF du journal Intégration, No. 11 du 15 au 30 janvier 2011.


L’INVITE – Dr DANIEL MENGARA: “La crise ivoirienne a eu l’énorme avantage d’ouvrir une bonne fois pour toutes les yeux des Africains sur la duplicité des occidentaux, qui continuent à prendre les Africains pour des enfants”

Ce citoyen gabonais professeur d’université, écrivain et homme politique de notoriété vivant dans l’état du New Jersey nous parle des derniers événements politiques dans son pays et en Côte d’Ivoire.

Propros par recueillis par : Célestin Ngoa Balla, Intégration, No. 11, 15-30 janvier 2011 

INTEGRATION: André Mba Obame, le secrétaire général de l’Union Nationale (UN) vient de rentrer à Libreville après un séjour de cinq mois à l’étranger. Etes-vous d’accord avec ceux qui le présentent désormais comme “le président réellement élu du Gabon” et, lui demandent de prendre la direction effective du pays des mains de Ali Bongo?

Dr. Daniel Mengara: Vous me posez là une question complexe. Et, par conséquent, la réponse ne peut être que complexe. Je répondrai donc à la fois « oui » et « non ». Je commencerais par dire que, en politique comme dans tous les autres domaines de la vie, il faut savoir ce qu’on veut. C’est soit on se bat pour les principes, soit on se bat pour le pouvoir. Malheureusement en Afrique, les opposants ont tendance à se battre pour le pouvoir, mais sans offrir de vision sur les principes qui fondent et consolident les nations qui ont pour vocation de devenir de grandes nations. Parfois, j’ai l’impression que nos opposants veulent une chose et son contraire en même temps. Vouloir une chose et son contraire est un signe d’incohérence, et donc de manque de vision politique. Dans le cas du Gabon, si on part du point de vue que les conditions qui ont mené à l’organisation des élections présidentielles d’août 2009 au Gabon sont illégales et illégitimes, alors Mba Obame ne peut revendiquer une victoire et encore moins un pouvoir basés sur un socle illégitime. La bataille de l’opposition, dans ce cas, devrait être de forcer la légitimité en se battant pour les principes, c’est-à-dire une vraie réforme constitutionnelle à même d’établir de manière définitive des contours démocratiques pour la nation gabonaise qui découlassent d’un vrai consensus national sur la Constitution et la manière dont les Gabonais veulent être dirigés. Cela suppose la possibilité de faire annuler le résultat de 2009 et de repartir à de nouvelles élections qui soient de nature à établir la légitimité de la personne qui, dès lors, dirigera le Gabon. Je dis donc « non » parce que, sur les principes, tout le monde a « zéro » au Gabon. Par contre, si on part du point de vue qu’il n’y a aucun moyen arithmétique ni sociologique ni politique par lequel un Bongo pourrait gagner une élection transparente au Gabon, alors on doit toujours baser son analyse sur le constat que toute déclaration de victoire par un Bongo au Gabon est forcément une fraude. Ce n’est que dans cette logique que Mba Obame ou n’importe lequel des têtes de file de l’opposition peut revendiquer la victoire, et donc le pouvoir. Malheureusement, le fait que les deux têtes de file que sont Pierre Mamboundou et André Mba Obame n’aient pas pu s’entendre en septembre 2009 et aient continué à se proclamer vainqueurs chacun de son côté a fait le jeu d’Ali Bongo. C’est cela, le vrai drame du Gabon. Ces deux opposants ont tout simplement donné le pouvoir sur un plateau d’argent à Ali Bongo. A mes yeux, ce sont eux qui ont fait le coup d’état électoral aux Gabonais.

Intégration: Réagissant au documentaire «Françafrique, 50 années sous le sceau du secret» de Patrick Benquet dans lequel André Mba Obame est donné vainqueur de la dernière présidentielle avec 42% des suffrages, Ali Bongo avance entre autres qu’il a été reconnu par la communauté internationale et qu’il a été reçu déjà par des dirigeants des grandes puissances. Quelles chances croyez-vous qu’il reste à la démarche de récupération du pouvoir de André Mba Obame?

Dr. Daniel Mengara: Tout est possible quand on est une opposition qui sait ce qu’elle veut. J’ai cependant des doutes quant à la capacité de Mba Obame à défendre le vote des Gabonais et à assurer cette récupération du pouvoir dont vous parlez. Il faut être logique. Un opposant qui est sûr de sa victoire n’attend pas un an dans le silence, la démobilisation et l’inaction, et encore moins que sorte un documentaire, pour se battre pour sa victoire. Un opposant qui est sûr de sa victoire n’accepte pas non plus qu’un imposteur lui vole cette victoire. Le problème de André Mba Obame est que, quand il a fallu justement revendiquer avec force sa victoire, il a choisi de faire, sur ce point, l’école buissonnière en allant se terrer dans son village de Medouneu pour, soit disant, faire une grève de la faim. Depuis quand revendique-t-on les victoires électorales avec des grèves de la faim en Afrique ? Cela ne fait pas sérieux du tout, surtout que, pendant ce temps, Ali Bongo, lui, s’affirmait comme le nouveau dirigeant du Gabon. De septembre 2009 à l’intronisation d’Ali Bongo en octobre de la même année, le pouvoir était encore, comme on le dit chez nous, « par terre ». Ce pouvoir n’appartenait encore à personne. N’importe lequel des chefs de file de l’opposition aurait pu le revendiquer et l’obtenir avec un minimum de tact politique et de détermination. Or, nos opposants ont tout simplement baissé la queue et laissé Ali Bongo s’établir en président illégitime. Je ne crois donc pas que Mba Obame soit capable. C’est en septembre 2009 qu’il fallait se battre et non en janvier 2011. Le fait de s’accrocher à la parution d’un documentaire ou à l’affaire ivoirienne pour se battre au Gabon est un signe patent d’improvisation. Car la question est la suivante : qu’aurait fait Mba Obame si le documentaire sur la Françafrique n’avait pas paru ? Qu’aurait-il fait s’il n’y avait pas eu crise en Côte d’Ivoire pour établir les parallèles ? Sur ce point, les Ivoiriens ont raison de dire que la Côte d’Ivoire, ce n’est pas le Gabon. En Côte d’Ivoire, ils se battent et savent se battre pour leur dignité. Au Gabon, on fait des grèves de la faim. C’est désolant et c’est cela le signe de l’amateurisme politique qui a laissé Ali Bongo s’installer au pouvoir. Il demeure que, à mes yeux, les justifications avancées par Ali Bongo relèvent de la mythomanie. Ali Bongo, comme tous les dictateurs, se nourrit de fantasmes et croit tromper son monde. Personne au sein de la communauté internationale n’ignore les conditions dans lesquelles il s’est imposé aux Gabonais. Les informations données par Wikileaks, le documentaire de Patrick Benquet, la pratique politique au Gabon et la simple logique sont autant d’indications démontrant que nous avons au Gabon un pouvoir illégitime. Mais que peut faire la communauté internationale quand l’opposition gabonaise est elle-même incapable de revendiquer sa victoire ? On ne fait pas tomber un régime avec un documentaire. On fait tomber un régime en le combattant directement et avec détermination. A ce devoir de lutte, Mba Obame a cruellement failli et il n’y a rien qui me démontrât une démarche gagnante de la part de l’opposition gabonaise actuelle. Voilà pourquoi l’action de Mba Obame, qui est avant tout une action circonstancielle et non planifiée, s’estompera d’ici quelques mois. Le Gabon a besoin d’une nouvelle forme d’opposition, plus déterminée, basée sur des approches insurrectionnelles et une idéologie de prise de pouvoir qui soit inviolable.

Intégration: La crise politique qui sévit actuellement en Côte d’Ivoire est l’une des motivations dans la démarche de André Mba Obame et du reste de l’opposition gabonaise. Mais Ali Bongo quant à lui est catégorique que il n’yva aucune similarité entre le Gabon et la Côte d’Ivoire. A t-il raison?

Dr. Daniel Mengara: Ali Bongo se trompe. Au Gabon comme en Côte d’Ivoire, une Cour constitutionnelle à la solde du pouvoir en place a permis un coup d’état électoral à un homme incapable de gagner autrement que par le dictat. La dynastie des Bongo au Gabon s’explique justement par cette incapacité car la Constitution du Gabon a été construite à la mesure des Bongo. De père en fils, ils n’ont pu gagner que par la fraude électorale. En fait, la situation du Gabon est pire car, en Côte d’Ivoire au moins, le processus électoral était tellement transparent et bien organisé que Gbagbo n’a pas pu empêcher la victoire de Ouattara, ce qui ne lui a laissé aucun autre recours que le coup de force. Les réalités ne sont donc pas les mêmes. Au Gabon, l’armée, le parlement, la Cour constitutionnelle et la Commission électorale sont des institutions au service des Bongo. Dès lors que le jeu constitutionnel et électoral est faussé dès le départ, et que l’on est forcé de constater qu’au Gabon comme en Côte d’Ivoire, ce sont des cours constitutionnelles manipulées qui ont intronisé des présidents illégitimes, la situation est exactement la même. Notre problème au Gabon est que, contrairement à la Côte d’Ivoire, nous avons une opposition incapable qui a laissé s’installer l’arbitraire des Bongo. Ali Bongo n’est au pouvoir aujourd’hui que parce que des opposants comme André Mba Obame et Pierre Mamboundou ont été incapables de faire ce que Ouattara et Bédié ont fait en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire revendiquer avec force et fracas la victoire d’une seule personne et se battre autour de cette personne. La démarche actuelle de Mba Obame n’est donc pas une démarche conséquente car trop improvisée et trop dépendante de circonstances qui échappent à son contrôle. Un opposant digne de ce nom n’attend pas que dans un autre pays une situation similaire se passe pour commencer à revendiquer la victoire du peuple dans son pays. Il ne laisse pas non plus un an au dictateur avant de revendiquer le pouvoir. Cela montre, en fait, que Mba Obame n’a jamais eu de stratégie de prise de pouvoir s’il a fallu qu’il attende que les Ivoiriens lui montrent la voie à suivre ou qu’un documentaire le proclamant victorieux sorte en France. On peut donc supposer que sans ces deux éléments, Mba Obame aurait continué à se terrer dans de faux-semblants qui montrent en fait une incapacité à s’organiser pour une prise de pouvoir effective au Gabon. Le Gabon, pour changer, a tout simplement besoin d’une insurrection. Je ne crois pas Mba Obame capable d’organiser la révolution au Gabon. Il est trop mou et, probablement, trop compromis dans ses rapports personnels avec les Bongo pour être une alternative crédible. Il ne peut pas être le moteur du changement au Gabon.

Intégration: Ceux qui ont salué l’élection de Ali Bongo hier sont les mêmes qui crient haro contre Laurent Bgagbo. La communauté internationale est prise à son propre piège?

Dr. Daniel Mengara: Absolument. La crise ivoirienne a eu l’énorme avantage d’ouvrir une bonne fois pour toutes les yeux des Africains sur la duplicité des occidentaux, qui continuent à prendre les Africains pour des enfants. Voilà pourquoi je pense que, malgré l’acte intolérable de Gbagbo, les Africains doivent soutenir son combat et tout faire pour que Gbagbo reste au pouvoir tant que la communauté internationale n’aura pas clarifié sa position sur la démocratie en Afrique. Ce soutien ne serait pas un soutien à l’acte de Gbagbo, car cet acte est inacceptable, mais un soutien à la souveraineté de la Côte d’Ivoire, qui devient, pour tous les Africains, le front de la nouvelle lutte pour l’autodétermination des Africains. L’occident semble nous montrer ici qu’ils ne traitent pas équitablement les dictatures en Afrique. Ils sont prêts à accepter et soutenir les dictateurs qui font leur jeu et à rejeter les dictateurs qu’ils n’ont pas mis au pouvoir. Cette situation doit cesser. On ne peut pas comprendre que cette communauté internationale, qui est en fait sous l’influence des occidentaux, se soit insurgée avec autant de passion contre l’acte de Gbagbo, mais qu’elle ait totalement ignoré les coups d’état électoraux perpétrés par des dictateurs invétérés dans des élections encore fraîches comme au Gabon, au Congo Brazzaville, au Togo, au Burkina Faso, en Guinée, et j’en passe. Le silence gardé sur ces cas pourtant avérés de victoires frauduleuses remet totalement en cause la sincérité des occidentaux quant au cas ivoirien. Voilà pourquoi je souhaiterais voir les Africains s’organiser sur deux plans principaux : d’une part, soutenir Gbagbo par tous les moyens, y compris organiser des charters d’Africains sur la Côte d’Ivoire, de manière à amener un million d’Africains à camper devant le palais présidentiel ivoirien pour empêcher toute attaque militaire contre Gbagbo ; d’autre part, exiger de l’ONU, de l’Union Européenne, de la France et des Etats-Unis une position claire, et donc la signature d’un moratorium par lequel ils remettraient en cause les pouvoirs illégitimes qui se sont imposés au Gabon, au Togo, au Burkina Faso, et demanderaient dans ce cas, soit le départ des dictateurs, soit de nouvelles élections. La règle pour les Africains, ou si vous voulez, le mot d’ordre, doit être que si Gbagbo doit partir, alors Ali Bongo aussi doit partir. Pareil pour tous les autres dictateurs récemment autoproclamés au Togo, en Guinée, au Congo Brazza et j’en passe

Intégration: En juillet dernier, lorsque vous meniez une marche devant le Secrétariat d’Etat américain et une autre devant la Maison Blanche au motif que vous demandiez à Hilary Clinton de retirer des paroles élogieuses à l’endroit d’Ali Bongo qu’elle recevait en Mars dernier, n’étiez-vous pas au courant des révélations du documentaire de Patrick Banquet, qui dit que même les USA étaient au courant des fraudes électorales au Gabon, mais n’ont pas dénoncé?

Dr. Daniel Mengara: On n’a pas besoin d’être sorcier, ou d’attendre le documentaire de Patrick Benquet, pour savoir qu’il y a eu fraude électorale au Gabon. Le but, justement, de nos marches de Juillet, puis d’août, et enfin septembre 2010, visait à cela : Nous SAVIONS qu’il y avait eu fraude électorale au Gabon et nous ne voulions pas voir les Etats-Unis contribuer au galvaudage de la destinée politique du Gabon. Et nous voulions rappeler à Mme Clinton que son propre Département d’Etat avait, dans ses rapports annuels, conclu que le Gabon est un pays non seulement dirigé par une présidence trop forte, c’est-à-dire qui ne permet pas le juste équilibre des pouvoirs sur le plan des institutions, mais également vivant le dictat d’un régime qui ne permet pas aux Gabonais de choisir le leader qu’ils veulent. Il fallait donc rappeler à Hilary Clinton la contradiction dans laquelle elle s’enfonçait en allant faire les éloges d’un président autoproclamé alors que la réalité reconnue par son propre département d’état est toute autre. Le documentaire de Benquet et les révélations de Wikileaks ne font donc aujourd’hui que conforter mon combat pour une démocratie sans fards au Gabon, et partant, en Afrique. Je ne suis pas pour les « à peu près » politiques. La démocratie est un principe universel qui s’applique aussi bien aux Blancs qu’aux Noirs. Je ne suis pas prêt à accepter que l’occident se moque de l’Afrique en pratiquant le « deux poids, deux mesures ». Les Africains doivent être capables eux aussi de décider de leur destinée en se choisissant les dirigeants qu’ils veulent et non les dirigeants imposés par l’occident.

Intégration: En Côte d’Ivoire, les Américains jouent leur carte ouvertement. Comment vous l’expliquez-vous?

Dr. Daniel Mengara: Côté américain, j’y vois plus le fait de la naïveté d’Obama, qui, dans le cas ivoirien, ne contredit pas forcément ses principes clairement énoncés aux jeunes Africains en août 2010, principes par lesquels il déclarait vouloir soutenir les avancées démocratiques en Afrique. Gbagbo ayant organisé des élections plus ou moins transparentes, il convenait qu’Obama soutienne naturellement l’affirmation de la démocratie. On ne peut pas en dire autant des motivations de Nicolas Sarkozy qui, elles, sont celles d’un néo-colonisateur arrogant qui croit que l’Afrique anciennement colonisée par la France est une chasse gardée où ne peuvent diriger nos pays que les dictateurs choisis par la France. Quand un dictateur non choisi par la France s’impose, il faut l’enlever. La France montre, par le comportement de Sarkozy, que nos pays ne sont restés que des territoires français où l’ancienne métropole a continué à faire la pluie et le beau temps. S’il y a, donc, une chose que les Africains doivent faire aujourd’hui, c’est tout simplement faire de la Côte d’Ivoire le symbole de la lutte pour une nouvelle indépendance, mais cette fois une indépendance totale, des colonies françaises que sont encore nos pays. Nous devons en finir avec la pratique française des « dictateurs choisis ». Et pour y arriver, il faut soutenir Gbagbo pour forcer la France et le reste de la communauté internationale à clarifier ses positions devant les situations similaires que nous avons connues au Gabon, au Togo, au Congo Brazza et ailleurs. Tant que cette clarification ne sera pas faire, les Africains ne doivent pas accepter le départ de Gbagbo, même si cela veut dire établir un cordon humain d’un million d’Africains autour de son palais pour que la communauté internationale soit obligée d’assassiner le million d’Africains pour enlever Gbagbo du pouvoir. Pour nous, c’est clair : si Gbagbo doit partir, alors Ali Bongo et tous les autres dictateurs doivent partir. Nous exigeons donc de l’ONU un moratorium sur la démocratie en Afrique qui soit applicable à toutes les dictatures et non pas juste à celles désignées comme acceptables ou inacceptables en fonction des intérêts occidentaux.

Intégration: Le Président Barack Obama exige le départ de Laurent Gbagbo. On l’a aussi vu féliciter Alpha Condé en Guinée alors que son élection n’apparait pas évidente aux yeux de certains observateurs. Quels commentaires faites vous de ces sorties du président américain?

Dr. Daniel Mengara: Je fais le même commentaire que dans la question précédente. C’est le signe d’une certaine naïveté de Barack Obama, qui est très mal conseillé sur les questions africaines. La gourde faite par Hillary Clinton sur le cas du Gabon en 2010 en est la preuve. Cependant, ce n’est pas parce que le Président américain ou français ou chinois aura dit quelque chose que les Africains doivent l’accepter et courber l’échine. Il nous appartient de nous battre et de montrer notre détermination à ne pas accepter les leaders ou les présidents qui nous sont imposés de l’extérieur. Je crois que le problème fondamental ne se trouve pas dans le fait qu’Obama ou Sarkozy ait dit ceci ou cela. La question est de savoir si les Africains sont capables de s’organiser pour fausser les desseins des occidentaux, quels qu’en soient les promoteurs. Il me semble que l’esprit panafricaniste n’est pas encore assez répandu en Afrique pour fausser les desseins occidentaux. Voyez comment Gbagbo se retrouve isolé alors que nous savons tous que son isolement est construit autour de faux-semblants. Pourtant, si dans chacun des pays où le vote des Africains a été tronqué s’exprimaient simultanément des soulèvements populaires coordonnés qui montreraient à Obama et Sarkozy que nous les Africains ne sommes plus prêts à accepter la duplicité de leurs approches en Afrique, je crois que nous aurons commencé à faire respecter nos choix, et donc à nous faire respecter. Mais, à chaque fois que nous attendrons des occidentaux que ce soient eux qui viennent décider pour nous qui a gagné les élections chez nous, nous n’aurons pas le droit de nous plaindre. J’estime que le monde est avant tout un monde d’intérêts. Obama poursuit les intérêts du peuple américain, Sarkozy les intérêts du peuple français. Et nous, quels intérêts poursuivons-nous, et combien d’entre-nous sont prêts à mourir pour affirmer le droit à la souveraineté de nos pays ? C’est là, je pense, que doit s’accentuer la réflexion des Africains. Les peuples qui dominent aujourd’hui le monde sont ceux qui ont affirmé leur souveraineté au prix de gros sacrifices et de luttes. La révolution américaine et la révolution française, qui furent des événements très meurtriers, ont été à l’origine de la grandeur et de la dignité de ces pays. Jusqu’à quel niveau de sacrifices sommes-nous, en Afrique, prêts à aller pour affirmer la souveraineté, donc la grandeur de notre continent ? Voilà la vraie question qui se pose à nous, et qui déterminera notre capacité à abandonner l’infantilisme et les pleurnichements devant ce que les autres nous font et à commencer à défendre nos intérêts, quel qu’en soit le coût.

 Intégration: D’après vous, l’ONU et dans une certaine mesure le TPI ont ils droit d’intervenir dans des situations comme en Côte d’Ivoire?

Dr. Daniel Mengara: On ne peut s’opposer d’emblée ni dans l’absolu à l’intervention de la communauté internationale. Il reste quand-même dans toute communauté l’impératif d’assistance à personne en danger qui veut que votre voisin ou votre communauté puisse intervenir dans vos affaires dès lors qu’une telle intervention est basée sur des critères objectifs, comme sauver un peuple du génocide militaire par exemple. Le rôle de l’ONU reste essentiel pour le monde dès lors que l’ONU serait un instrument au service de tous et non de certains intérêts. Le problème de l’ONU et des autres institutions internationales est qu’elles ont tendance, ces derniers temps, à être instrumentalisées par les grandes puissances, ce qui fausse leur vocation première qui est non seulement de résoudre les conflits, mais aussi de les prévenir. Voilà pourquoi, quand il y a duplicité de la communauté internationale comme on le constate en Côte d’Ivoire, les Africains doivent s’organiser pour s’y opposer, y compris par des voies insurrectionnelles là où l’arbitraire prime. Par contre, dans des situations évidentes comme ce fut le cas en Sierra Léone, au Rwanda ou au Liberia, la communauté internationale a son rôle à jouer. Mais il faut que ce rôle tienne compte de ce que les Africains veulent et non de ce que les occidentaux veulent.

Intégration: Laurent Gbagbo se dit victime d’un complot mené par la France et les USA. Le croyez-vous? Si oui, pour quel motif veut-on sa tête?

Dr. Daniel Mengara: Un complot mené par la France, oui. Par les USA, je ne suis pas encore sûr. Cependant, comme je l’ai dit plus haut, complot ou pas complot, l’occasion est offerte aujourd’hui aux Africains d’utiliser la Côte d’Ivoire comme le nouveau front où se confrontent intérêts africains et intérêts occidentaux. A nous d’opposer une fin de non recevoir aux occidentaux quant à leurs desseins en Côte d’Ivoire. Gbagbo a certainement raison de parler de complot car ce qu’il a fait n’est pas, sur le fond, différent de ce que les autres dictateurs ont fait au Gabon, en Guinée, au Togo, etc. Or, c’est sur lui que tout le monde s’acharne. Cet éveil de la communauté internationale sur les questions de démocratie en Afrique est donc douteux. Je crois que Gbagbo, au fond, se sait perdant et il aurait normalement quitté le pouvoir si, quelque part, il avait senti qu’on le traitait exactement comme on aurait traité les autres dictateurs. Il se trouve que sur ce plan, il n’y a pas traitement équitable des dictatures. Voilà pourquoi, sans excuser l’acte de Gbagbo, nous devons le soutenir et nous battre avec lui pour dire que si Gbagbo doit partir, alors les autres dictateurs doivent également partir. L’Afrique francophone, je pense, a une chance de se libérer du dictat de la France avec Gbagbo, mais cela va demander un véritable génie politique et une grosse dose d’unité pour que nous Africains sortions gagnants de cette situation. D’où l’importance de lier le cas Gbagbo à celui des autres dictateurs. Gbagbo ne doit pas partir tant que n’est pas soulevée la question des autres dictateurs.

Intégration: Croyez-vous que l’on puisse obtenir la transition du pouvoir en Afrique sans le coup de force ou de pouce de la communauté internationale?

Dr. Daniel Mengara: Oui et non. « Oui », si nos opposants et nos peuples comprennent que la souveraineté des peuples a un prix et qu’il faut parfois être prêt à payer ce prix. « Non » si nous ne comprenons pas qu’il y a un prix à payer. Les grandes nations du monde ne se sont pas construites sur le miracle. La révolution française était un fait très sanguinaire par lequel, pour affirmer les idéaux de la démocratie et des droits humains, les citoyens français ont dû décapiter leurs rois et se défaire des ennemis de la démocratie. Parfois, pour arriver à la liberté, il faut passer par des situations insurrectionnelles par lesquelles les peuples se décident à s’opposer par la force à leurs bourreaux, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. Ces principes et ce droit des peuples à se libérer de leurs bourreaux sont inscrits noir sur blanc dans la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776 ; ils sont aussi inscrits dans les déclarations françaises des droits de l’homme et du Citoyen de 1789 et 1793. Pourquoi les Américains et les Français auraient-ils le droit de se battre pour leur liberté et pas nous Africains ? Moi je dis qu’il nous faut mettre en face des Français et des Américains ces principes et les mettre au défi de s’opposer au droit des peuples africains à appliquer ces mêmes principes, qui sont pourtant les principes fondateurs de leurs républiques. Je crois que les Africains doivent être prêts à mourir pour leur liberté. Mais pour y arriver, il faut que cela soit un acte collectif de tous les Africains. Aucun de nos pays ni aucun de nos peuples morcelés par les frontières coloniales qui nous divisent encore ne peut le faire en isolé. Cela demande une action conjuguée de tous. Le jour où cela arrivera, je ne vois pas quelle nation occidentale pourra interminablement s’opposer à ces aspirations, sauf s’ils sont prêts à tuer tous les Africains. Notre problème à nous les Nègres est que nous avons toujours courbé l’échine. On vient chez nous nous vendre comme des esclaves, nous courbons l’échine. On vient nous coloniser, nous laissons faire. On nous impose des « dictateurs choisis » et nous sommes encore les premiers à aller demander à nos bourreaux de nous aider à nous en débarrasser. Il faut en finir avec l’infantilisme.

Intégration: Comment réagissez-vous a la démarche de la CEDEAO dont on dit peaufiner un plan pour renverser Laurent Gbagbo?

Dr. Daniel Mengara: C’est un plan insensé. D’abord parce que je ne vois pas le principe sur lequel la CEDEAO se base pour fomenter une guerre contre Gbagbo. On a du mal à comprendre comment des dictateurs peuvent aller faire la guerre à un autre dictateur pour imposer une démocratie qu’ils ne pratiquent pas chez eux. Ensuite parce que la guerre n’est pas une option viable dans le cas précis de la Côte d’Ivoire. La crise ivoirienne est trop complexe pour qu’on puisse penser la régler par une simple guerre qui, de surcroit, va non seulement coûter inutilement des milliers de vies humaines, mais rendre la Côte d’Ivoire politiquement instable en permanence. Je pense qu’aujourd’hui ni Gbagbo ni Ouattara ne pourront diriger la Côte d’Ivoire sans instabilité. Voilà pourquoi ma solution serait d’annuler cette élection et de renvoyer dos à dos les deux adversaires. Mais ceci faisant, il faut, avant toute nouvelle élection, revoir la Constitution ivoirienne dans le cadre d’une conférence nationale souveraine qui redéfinira les contours de la pratique démocratique dans ce pays, notamment par la réduction des pouvoirs de la présidence de la République, l’affirmation d’une vraie indépendance du Conseil constitutionnel, du parlement et de la Commission électorale, de manière à garantir la légitimité des élections futures. Sans cette annulation et cette réforme, je ne vois pas comment la Côte d’Ivoire pourra échapper à une instabilité chronique. Une guerre est, dans ce contexte, une option à totalement bannir.

Intégration: Et pendant ce temps l’on entend déjà des voix en France indexant les Américains d’être les auteurs du drame ivoirien? On peut parler d’une sortie en douceur maintenant que les africains sont aux prises entre eux?

Dr. Daniel Mengara: Il nous faut faire attention à la confusion organisée que certains veulent établir pour justement fausser les pistes. Rendre les Américains responsables du drame ivoirien, c’est ignorer l’origine de la crise ivoirienne qui remonte au lendemain de la mort d’Houphouët-Boigny et du régime xénophobe de Henri Konan Bédié qui avait cru bon de faire de « l’ivoirité » la formule gagnante de son régime. Depuis, ce concept, que chacun des régimes suivants a adopté, a empoisonné le climat politique ivoirien, nous amenant inexorablement à une guerre civile dont les conséquences continuent à hanter les Ivoiriens aujourd’hui. Il faut donc que l’amalgame ne soit pas fait sur ce que les Américains font aujourd’hui et le rôle particulier des Français, qui n’ont pas les mêmes motivations sur cette crise que les Américains. Le problème, c’est justement quand les Africains laissent les décisions occidentales les dresser les uns contre les autres. Je pense que tout le travail à faire par les Africains se trouve à ce niveau. Il nous faut être capables de prendre en nos propres mains nos destinées et la Côte d’Ivoire nous offre aujourd’hui l’opportunité d’une telle reprise en mains. Le débat sur la Côte d’Ivoire doit être élargi à toute l’Afrique pour que se pose, pour tout le continent, les bonnes questions, notamment : qu’est-ce qui est différent en Côte d’Ivoire et qu’est-ce que Gbagbo a fait qui est différent de ce qu’Ali Bongo a fait au Gabon ou que Faure Gnassingbé a fait au Togo ? Si nous pouvons amener, voire forcer, la communauté internationale à répondre à cette question, nous aurons fait un grand pas vers l’affirmation de la dignité africaine.

Intégration: Plus que jamais vous dites : “papa j’ai grandi”?

Dr. Daniel Mengara: Absolument. La notion de « Papa J’ai Grandi » reste absolue car elle reflète le passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Un enfant qui a grandi ne laisse plus son papa prendre des décisions à sa place ou lui dire ce qu’il doit faire de sa vie. Ce que nous voyons en Côte d’Ivoire est, quelque part, le reflet de cette notion. La destinée politique de la Côte d’Ivoire doit-elle résulter d’une ingérence étrangère ou d’une entente entre Ivoiriens ? Je pense que Gbagbo et Ouattara sont capables de s’entendre sur la nécessité d’annuler cette élection et d’amener le pays à un consensus national nouveau autour des idéaux les plus partagés par les Ivoiriens. Le reste de l’Afrique peut profiter de ce débat pour reformuler, elle aussi, sa destinée à partir d’ententes nationales nouvelles découlant des seules aspirations des peuples. Mon message à l’Afrique est donc le suivant : « Grandissons ! ». Grandir c’est affirmer pour soi-même ce qu’on ne veut pas que quelqu’un d’autre décide à sa place. L’intérêt national exige donc que chacun de nos pays commence dès aujourd’hui un processus par lequel les citoyens décideront qu’ils n’accepteront plus qu’aucun arbitraire extérieur ou intérieur vienne dévoyer leurs aspirations à la dignité et au bonheur.

Propros par recueillis par : Célestin Ngoa Balla, Intégration, No. 11, 15-30 janvier 2011 

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