A peine abordé avec le Dr Ayôla Akim Adegnika, le financement de la recherche au centre de recherche de Lambaréné est beaucoup plus compliqué qu’on ne le croit. Le Dr Bertrand Lell, un autre de ces «chercheurs qui trouvent», en explique les contours avec un projet de santé publique.

Au centre de recherche de l’hôpital Albert Schweitzer de Lambaréné, le Dr Bertrand Lell compte parmi les chercheurs seniors. En toute simplicité, il tente d’expliquer son rôle : «Mon travail principal ici consiste à faire rouler la structure et m’assurer que toutes nos études, tous nos projets marchent bien. En plus, je cherche de nouveaux projets, donc j’écris des projets, je cherche ou je contacte les bailleurs de fonds, je fais des applications pour avoir de nouveaux projets de recherche.»

D’une manière générale, 80 % des projets du laboratoire de Lambaréné ont jusqu’ici porté sur le paludisme mais Bertrand Lell explique que le centre étant devenu plus grand, une diversification a été amorcée : «de plus en plus nos projets portent sur la tuberculose, le Sida et, en plus, nous nous intéressons à la santé publique.»

Il y a quelques années, l’OMS indiquait qu’à sa naissance, un Africain a une chance sur six de ne jamais parvenir à l’âge de cinq ans, emporté par le paludisme, les infections multiples ou le Sida. S’il y survit, son espérance de vie comptera 30 ans de moins que celle des habitants la plupart des pays développés. C’est sans doute pourquoi, les chercheurs de Lambaréné s’intéressent à la santé publique. Le Dr Bertrand Lell explique : «Nous pensons à un système de suivi démographique, consistant à recenser la population en allant dans chaque maison, dans chaque village, et voir ce qui s’y passe au niveau des problèmes de santé. Le but est d’avoir les bons chiffres, avoir des données plus exactes sur la mortalité, sur les causes des décès et des maladies. Le problème reste toujours celui du dénominateur : on peut toujours compter les cas de maladie en restant dans un hôpital mais pour déterminer quelle est la taille réelle de la population touchée, quel est le dénominateur pour tels ou tels cas, c’est difficile. Il faut donc définir une zone géographique, aller vers la population, entrer dans les cases pour voir combien de personnes y vivent, d’où ils viennent, combien de temps restent-ils au même endroit, combien de personnes naissent, combien meurent. C’est cela le système de suivi démographique et c’est cela que nous voudrions établir à Lambaréné et ses environ.»

Mais comment donc trouver les fonds en vue du financement d’une telle étude ? Il faut commencer par rédiger un projet. «Nous n’avons pas un financement de base, tous nos financements arrivent à travers des projets. Comment cela se passe-t-il ? On une idée de recherche scientifique. On pense qu’elle pourrait intéresser les bailleurs de fonds qui habituellement financent la recherche scientifique. On passe donc à la rédaction du projet. On explique pourquoi c’est important, qu’est-ce qu’on voudrait faire, quelque résultats escompte-t-on et on fait une application d’une vingtaine de pages pour décrire exactement le projet avec le budget nécessaire. On expédie ensuite le tout aux bailleurs de fonds et si on a de la chance, ce projet pourra être financé. Après quoi commencera un autre aspect rédactionnel composé de rapports techniques de suivi, rapports financiers, etc. C’est le travail des chercheurs seniors.»

Le Dr Bertrand Lell explique qu’un tiers seulement des projets rédigés parviennent à l’obtention d’un financement. «Mais ce n’est pas spécifique au centre de Lambaréné, c’est une moyenne mondiale», explique-t-il avant de poursuivre sur les paramètres qui font le succès d’un laboratoire auprès bailleurs de fonds et de la communauté scientifique : «Le succès scientifique des chercheurs se mesure à travers leurs publications. La qualité des publications se perçoit dans le prestige des revues où l’on publie et leur audience, locale ou internationale. Certaines revues sont très importantes, à l’instar de «Lancet», «Nature», «Science», «The New England Journal of Medicine». Si on publie dans ces titres là, on peut parler de grande réussite. Si l’on s’en tient à la quantité, on peut dire que nous avons publié près d’une trentaine d’articles en 2011 et pas moins en 2012. Pour ce qui est de la qualité, nous avons aussi publié dans de grandes revues. Les études sur le vaccin par exemple sont sorties dans «The New England Journal of Medicine» qui est le plus grand journal médical. On peut donc dire que le centre de recherche de Lambaréné est mondialement reconnu de la communauté scientifique. Ce qui est un avantage non négligeable : les bailleurs de fonds préfèrent financer un centre dont la réputation scientifique est établie.» Il est à noter que le nom d’Albert Schweitzer aide très peu, ou pratiquement pas, le centre de recherche de Lambaréné. «L’hôpital peut sans doute se faire financer grâce à ce nom mais la recherche scientifique ne le peut pas. Dans la recherche, ce qui compte ce sont les publications. Les bailleurs de fonds des Etats-Unis, par exemple, ne connaissent Lambaréné qu’à travers le laboratoire de recherche pas à travers le Dr Schweitzer», explique le Dr Lell.

On pourrait par ailleurs penser que ce sont les bailleurs de fonds qui déterminent la recherche, en choisissant les projets selon leurs intérêts. Dans un tel contexte, reste-t-il possible à un laboratoire d’avoir des projets audacieux, novateurs, en marge des courants scientifiques à la mode ? «Les bailleurs lancent en effet des appels auxquels les laboratoires répondent et si ces réponses correspondent à leurs attentes, ils peuvent vous coordonner, c’est-à-dire vous financer. Mais vous pouvez écrire le plus beau projet du monde, si vous n’existez pas scientifiquement rien n’y fera», explique le Dr Ayôla Akim Adegnika qui travaille à Lambaréné aux cotés du Dr Lell.

D’ailleurs, ces bailleurs de fonds sont rarement des instituts pharmaceutiques. «Les grands bailleurs de fonds, pour nous, c’est l’Union européenne, la Fondation Bill & Melinda Gate, le NIH (National institue of health) qui est le fonds national américain pour la recherche médical, et deux structures allemandes : le ministère allemand de la recherche et la fondation allemande pour la recherche. Ces cinq bailleurs de fonds couvrent 90 % de nos financements. Généralement lorsqu’un grand bailleur de fonds finance un projet, nous pouvons profiter de l’infrastructure mise en place pour mener parallèlement nos propres petites recherches. Et c’est à ce niveau qu’on est totalement libre», explique Bertrand Lell.

Co-directeur du centre de recherche de Lambaréné, Bertrand Lell est connu pour avoir supervisé avec succès une série d’essais cliniques qui ont contribué à la réputation de ce laboratoire. S’étant activement impliqué, aux cotés du Dr Ayôla Akim Adegnika, dans l’évaluation des médicaments antipaludiques, il est également connu pour avoir organisé la mise en œuvre de logiciels open-source comme l’OpenMRS et l’OpenClinica, des programmes conçus pour une utilisation dans des environnements pauvres en ressources, en vue de soutenir la prestation des soins de santé dans les pays en développement et intensifier le traitement du VIH en Afrique. Il enseigne également l’épidémiologie à l’Université des sciences de la santé (USS) d’Owendo.

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