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Tribune libre : M. le président de la République, j’ai très peur !

chateau-de-cartesPoétique à rappeler Aimé Césaire, le Gabonais Guy Romain Madienguela, docteur en sociologie et chroniqueur au journal La Loupe, a le blues cette fois. Il parle de la langue de bois de l’entourage du président, de la rupture de communication entre le peuple et les grands acteurs visibles de l’Emergence ; mais surtout, il a annonce que la structure Gabon est en train de passer au vermoulu, l’aspect superficiel ne le laissant, bien sûr, nullement entrevoir.

C’est un étrange paysage que celui qui se dessine sous nos yeux. Si c’était un tableau, ce paysage s’appellerait «le Gabon en crise». Et il serait trompeur. Malgré l’explosion du chômage (plus de 20% de la population active), malgré les plans sociaux, malgré la baisse du pouvoir d’achat, malgré l’extension de la précarité, malgré l’impossibilité de se loger décemment, malgré l’angoisse de ne pas y arriver, malgré tout cela, qui s’appelle la crise, le Gabon semble étonnamment calme.

Pas de révoltes, de marches du désespoir, de queues devant les banques, de manifestations de chômeurs, ceci malgré la violence qui nous guette à chaque coin de rue. Comparé à d’autres pays, le Gabon pourrait presque se croire épargné. Les magasins sont pleins, les routes sont pleines. On achète, on sort au restaurant, on part en vacances.

Comme avant. Et pourtant, silencieusement, comme lorsque des insectes s’attaquent aux poutres, à la charpente d’une maison, quelque chose est en train de s’effondrer. On ne le voit pas forcément, on ne l’entend pas forcément. Mais les insectes font leur travail. Bientôt, si on n’y prend garde, ce sera trop tard.

Ce qui s’effondre, c’est la confiance, c’est l’envie de se reconnaître dans un projet commun, dans le Gabon émergent, dans une façon d’être, de vivre ensemble. Ce qui progresse, comme les insectes dans la charpente, c’est l’idée qu’on n’a jamais su écouter le peuple, ni lui parler. Et, donc, le représenter. C’est l’idée que personne ne s’intéresse vraiment au peuple, à sa vie, pour l’aider à s’en sortir. Parce que personne, au fond, ne croit plus à rien.

C’est en train de nous miner, de nous détruire, cette perte de confiance, cette perte de foi. Il y a une chose qu’on est en droit de demander au président de la République, c’est d’être digne de sa fonction, de son élection. On ne lui demande pas d’être un saint. Personne n’est parfait, on ne le sait que trop. Mais au moins qu’il soit digne. Qu’il ne dise pas n’importe quoi, n’importe quand, à n’importe quel propos.

De plus en plus souvent, le président de la République donne l’impression de ne parler, de n’agir, qu’en fonction de ses propres intérêts et ceux de sa légion étrangère. Pour marquer des points. Pour se distinguer. Pour se rassurer qu’il est le président de tous les Gabonais, mais hélas, la réalité est tout autre. Ali est bel et bien au service des privilégiés de la République.

Au sein de l’exécutif, tous se contredisent, ils trahissent leur propre parole, ils font volte-face, ils louvoient, tergiversent, jouent au plus malin. Ils se ridiculisent, par l’outrance ou l’inanité de leurs propos. Ils nous font honte. Ils nous font pitié.

Alors, on les met tous dans le même panier. On ne croit plus ce qu’ils disent. On dit : à quoi bon ? On ne les écoute même plus. Puisqu’ils n’y croient plus, on n’y croit plus non plus. On ne leur demande pourtant pas grand-chose : juste d’être dignes. On souhaite simplement que le président de la République soit équitable dans sa façon de gérer le pays, d’administrer la République, de conduire la nation, d’orienter l’Etat, d’organiser les ressources humaines…

Or, à s’y méprendre, tous ceux à qui il a délégué une parcelle de son autorité sont des charlots. Le peuple a élu un président de la République, pour le représenter. Diriger ce pays au nom de son peuple et pour le peuple. Mais on a l’impression qu’une fois élu, Ali a remis le Gabon entre les mains de la légion étrangère qui s’en délecte sans compter. Dans ce cas, comment ne pas dire qu’Ali s’en fout de son pays et se la joue perso ?

La crise, voilà ce que c’est : les liens qui se délitent, qui se défont, chacun pour soi, chacun dans son coin. On n’a plus de vision commune, on n’a plus de projet commun. On dit juste : à quoi bon ? Ils font leur cinéma, au Palais, à l’Assemblée nationale, sur les plateaux de télévision ; mais ils ne nous parlent plus. Ils n’ont rien à nous dire. La vie du peuple, la vraie vie du peuple, qui les a élus, on a l’impression que ça ne les intéresse pas. Ils font les malins, ils se poussent du col, ils jouent des coudes pour être sur la photo. Et puis voilà.

C’est pourtant par lui que tient le pays, ce chef à qui on a fait confiance pour être notre voix, pour porter notre voix, pour nous montrer la voie. C’est en train de s’effondrer, silencieusement. Tous autour de lui jouent chacun pour soi, pour manger et bien manger. C’est le total laisser-aller. Avant, qui sait, de se livrer au premier démagogue venu. Parce que, croit-on, on n’a plus rien à perdre.

Mais l’exécutif n’est pas le seul en cause. Les journalistes, ont aussi leur part dans cet à-quoi-bonisme. On fait de la mousse, on fait des bulles, on fait les malins, on ne rehausse pas le niveau des débats à la télévision, on sape ce qu’on a soutenu, on oublie ce qu’on a défendu.

Au bal des convictions, on change sa vision des réalités gabonaises comme on change de chemise. Il faut vendre, n’est-ce pas, vendre l’émergence. Tant pis si, pour cela, il faut jeter par-dessus bord quelques idéaux, quelques nobles principes. Et pourtant, Ali a soif de vérité sur l’état réel de son pays.

Tout se vaut, quand il s’agit de vendre. A la télévision, où les chantres de l’émergence sont des invités permanents, le peuple les regardent pérorer pendant 2 ou 3 heures sur les préfabriqués qui ne brulent pas, sur les routes que l’on dit être financés sur fonds propres, sur l’université, sur l’école ; ils se demandent de quoi ils parlent, à qui ils parlent. Le groupe des envoyés du palais voient le peuple comme faisant partie du grand cirque, tellement loin de leur vie, de ce qui les mine. Et ainsi se délite, peu à peu, tout ce qui fait vivre, rêver, espérer. Mais que veut dire peuple pour eux ? Eux-mêmes, pardi. Le reste, c’est le reste. C’est-à-dire bon pour la poubelle.

Dans notre pays, ils ont même installé un guichet de la BICIG au palais présidentiel, bientôt ce sera un temple officiel du vaudou, une vendeuse de gâteau banane ; et puis quoi encore.

Ecoutez, je suis vraiment désolé de casser ainsi le moral des uns et des autres. Je ne sais pas ce qui m’a pris, ça doit être cette maudite saison sèche, ce gris qui me plombe, qui me chagrine l’humeur. Il va bien y avoir, un jour, l’esquisse du début d’un rayon de soleil. Pourquoi pas, quelle que soit la durée de la nuit, le soleil finit toujours par se lever !

Mais est-ce possible dans ce Gabon-là, là, là ?

Guy Romain Madienguela, docteur en sociologie

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