Etudiants à l’UOB (image d’archive). © uob.ga
Etudiants à l’UOB (image d’archive). © uob.ga
L’université, champ de compétition académique et scientifique ou terrain des conflits politiques ? Tel est le questionnement que pousse, à travers cette tribune libre, Orphé Boutet, qui se présente comme un sociologue et journaliste indépendant. Un regard froid sur l’université gabonaise.

L’histoire politique de nombreux Etats du monde et particulièrement celle du Gabon nous enseigne que l’obsession du pouvoir conduit toujours à la paranoïa dont l’un des symptômes est de croire que « tout ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous et il faut les combattre par tous les moyens ». Dans tel un état (ou Etat), toute critique est perçue comme une conspiration ; face à des revendications sociales on y apporte une analyse et des réponses politiques, parfois disproportionnées et maladroites à l’exemple de « l’état de siège » qui prévaut ces dernières années à l’U.O.B et les actes barbares qu’ont fait subir des militaires aux étudiants de l’U.S.T.M récemment. Ce qui n’est pas sans rappeler l’important dispositif militaire déployé en 1978 pour contrecarrer une banale grève étudiante. On peut affirmer, sans risque de se tromper, que depuis cette époque c’est avec beaucoup de méfiance que les gouvernants ont toujours regardé l’Université. Ils l’ont toujours perçue plus comme une menace qu’une institution au service du développement du pays. Le dépeçage qui a consisté, en 2002, à ériger des facultés en universités participe de cette entreprise d’ « éloignement de la menace » et de « neutralisation de l’ennemi ». Il en est de même du projet visant à délocaliser la faculté des Lettres à Bouée, dans l’Ogooué-Ivindo. Toutes les universités hors de Libreville, les institutions politiques seront à l’abri de toute menace, pense-t-on en silence. En somme, l’Université demeure une menace pour les « institutions et ceux qui les incarnent ».

C’est ainsi que l’Université qui est par essence un terrain de la compétition académique et scientifique a été transformée en un champ de conflit politique, voire de violences physiques tel que l’attestent les derniers événements et l’usage par les étudiants du terme arabe intifadah pour désigner leurs affrontements réguliers avec les forces de l’ordre. Les décisions et discours que les autorités ont toujours apportés en réponses aux différents mouvements de revendication des étudiants de l’Université Omar Bongo certifient ce délire paranoïaque. Et les derniers événements sont loin de contredire ce diagnostic. Tout au contraire ils le confirment : dissoudre une mutuelle étudiante démocratiquement élue par ses membres de droit est une mesure aussi excessive que celle relative à la dissolution d’un parti politique. Oui, le rapport est vite fait!

« Les questions sont plus essentielles que les réponses ».

C’est là un raccourci aussi facile que celui souvent emprunté par les autorités qui, à tort ou à raison, voient « la manipulation politique » derrière toute contestation estudiantine, comme si les étudiants étaient incapables de penser et d’agir d’eux-mêmes. Dénoncer des logements universitaires qui ressemblent plus à des cellules pénitentiaires relève absolument du complot politique ? Dire que la capacité d’accueil des résidences et des salles de classes ne répond plus aux effectifs actuels est-ce de la conspiration politique ? S’indigner des dépenses aussi fastueuses qu’extravagantes effectuées par les dirigeants du pays pendant qu’ils reconnaissent eux-mêmes des « tensions de trésorerie » c’est « nourrir de la haine » envers des « paisibles citoyens » ? Les troubles de l’U.O.B sont symptomatiques de la crise que traversent toutes les universités du pays dans leur ensemble. Demandons-nous alors combien a-t-on réellement investi pour le développement des universités gabonaises au cours de ces vingt dernières années ? On a parlé de la construction des Universités de Mouila, Port-Gentil et Oyem, mais dix ans après la première pierre posée reste la dernière. Cependant on évoque déjà la construction d’une « Marina futuriste » et d’un parcours de golf international. Avec quelles compétences va-t-on gérer ces projets ? Où va-t-on aller chercher la main d’œuvre nécessaire pour occuper les fameux emplois qu’ils sont sensés générer si nous n’avons pas des compétences formées en conséquence. Le sens de la responsabilité et de l’Etat des autorités d’un pays se mesure à leur capacité de savoir fixer et déterminer les priorités du peuple, or à travers ces deux projets que l’on peut aisément rapprocher du « scandale de la collection automobile » on affiche ostensiblement un goût effréné pour le luxe, trait d’un autre « délire » : la mégalomanie. Donc, avant tirer des conclusions hâtives ou de rechercher des boucs-émissaires, ceux qui dirigent depuis toujours ce pays devraient souvent se poser des questions, les bonnes questions.

« Le syndrome du décret »

Pour venir au cas de cet énième mouvement qui n’a pas fini de secouer l’U.O.B, les autorités auraient pu éviter cette ixième erreur d’appréciation, pour ne pas parler de faute politique. Car à aucun moment, du moins officiellement, les étudiants n’ont revendiqué autre chose que le rétablissement de leurs condisciples exclus et la libération de ceux incarcérés sans jugement depuis plusieurs mois. Certes les méthodes souvent employées sont à certains égards critiquables, mais si l’on se fie à ce discours, il appert que la mutuelle est clairement inscrite dans sa mission fondamentale : celle de défendre les intérêts des étudiants. Elle est dans son rôle de syndicat des étudiants. Elle a été élue pour cela, sauf si on lui demande de rester muette et immobile comme l’a été pendant (trop) longtemps les syndicats des enseignants face à la suspension arbitraire des salaires de ses membres.

Alors, donner de manière systématique et ouverte une signification politique à ces revendications c’est inconsciemment ou involontairement insinuer que ces exclusions et arrestations ont aussi un caractère politique. Et c’est là, nous le disions tantôt, le pêché originel des tenants pouvoir au Gabon ; celui d’avoir transformé l’Université gabonaise de manière générale, celle baptisée du nom d’Omar Bongo en particulier, en un sanctuaire des intrigues, des tractations, des délations et conflits politiques. Donc si aujourd’hui elle serait hantée par des fantômes politiques qui empêcheraient son fonctionnement normal, les responsabilités ne sont pas à rechercher ailleurs. Les faits, puisqu’ils sont têtus, parlent d’eux-mêmes :

Déjà, fait aussi inédit qu’incongru, l’Université gabonaise est une des rares au monde où les grades et fonctions universitaires sont encore attribués par décret. Du chef d’un service au Recteur, en passant les chefs de départements et doyens, tous sont nommés en Conseil de ministres. N’est-ce pas là une sorte de « manipulation politique » dans la mesure où on reste toujours convaincu que « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » ? Les promotions sont ainsi réservées exclusivement à ceux qui ont fait allégeance au « Conseil des Ministres ». D’ailleurs, P.F. Nzé-Nguéma, ancien recteur de l’U.O.B même, en évoquant cette « tradition » sous le terme de « syndrome du décret » dénonce sans ambages son côté pervers dans la mesure où, soutient-il, elle biaise « les relations contractuelles entre l’Etat et l’Université ». De plus, cette situation ne manque pas de créer une crise de légitimité dans la mesure où certaines autorités ne bénéficient pas toujours de la fameuse « reconnaissance par les pairs », d’une part. De l’autre, contant plus sur leurs « soutiens ou poids politiques » certains se sentent ainsi au-dessus de la communauté universitaire et ne manquent pas de sombrer dans certains excès, notamment l’abus d’autorité ou l’excès de zèle. Ce qui, par voie de conséquence, créer souvent certaines frictions. Que dire des enseignants et des étudiants qui servent d’agents de renseignements au sein de l’institution universitaire ? Donc la « main invisible » qui attiserait les tensions à l’U.O.B est d’abord et avant tout celle des tenants du pouvoir. Alors, puisque épidermiques à « tous ceux qui ne sont pas avec eux », la méfiance envers cette mutuelle ainsi que sa dissolution peuvent être interprétées comme cette volonté de faire régner et d’entretenir ledit « syndrome du décret ». Une mutuelle nommée par un arrêté rectoral ou en Conseil des ministres serait certainement plus conforme ou moins nuisible à « l’ordre public » ? Poser la question c’est y répondre !

Quand on traite la lèpre comme une simple mycose cutanée…

Acteur mais aussi observateur avisé de la doyenne des universités gabonaises, P.F. Nzé-Nguéma souligne par ailleurs que « la contestation n’est pas la cause, mais la conséquence de la dégradation continue des conditions de travail et de vie des personnels et des étudiants de nos universités ». Or, pendant longtemps, une fois qu’étaient évoquées « ces conditions de travail et de vie », on y percevait des revendications politiques. Ceux qui osaient en parler étaient soumis à des « affectations disciplinaires » et mutés en province comme professeurs de lycées, quand ils n’étaient pas purement et simplement emprisonnés. Toujours dans cette même logique qui consiste à politiser tout problème, on a fini par transposer la « politique du ventre » au sein de l’Université. Les techniques et méthodes appliquées pour faire taire les « dealers politiques » étaient également réservées à tous ceux qui s’affichaient à la tête des mobilisations estudiantines. Concrètement, quand les étudiants montaient au « front » pour réclamer des meilleurs prestations et services au Resto U, à la B.U ou les conditions de logement en Cité U, en réponse, on se contentait de « mouiller » les « meneurs ». Et aujourd’hui, en lieu et place de cette corruption sciemment entretenue mais devenue inopérante, on a instauré les exclusions et emprisonnements systématiques. En conséquence, on répète la même erreur qui consiste à vouloir étouffer les mouvements de contestation sans pour autant régler les problèmes posés. Or, tel que l’enseigne la sagesse Gisir, « on ne saurait traiter la lèpre comme une simple mycose cutanée ». Donc, s’il était avéré que les revendications étudiantes constituent aujourd’hui un fonds de commerce, la source du mal est clairement identifié. Alors pourquoi s’étonner qu’au fil du temps nombreux se rêvent un « destin » similaire à celui des Billi By Nzé, Béni Ngoua Mbina, Diramba, Raoul Ovono et bien d’autres? Ce ne sont pas là des « Guillaume Soro » et « Blé Goudé » version « démocratie conviviale » ? On ne récolte que ce que l’on sème, dit-on.

Dépolitiser pour dédiaboliser l’Université

Alors, pour que la comparaison avec la Côte d’Ivoire ne se limite que sur ces « personnages » et, en somme, pour que le campus de l’U.O.B ne se transforme pas en pétaudière comme l’était devenu celui de Cocody, les décideurs politiques gagneraient à ne plus considérer l’Université Omar Bongo comme un bastion de l’opposition. Qu’ils comprennent une fois pour toute qu’il est de la « vocation » de l’Université de s’ériger contre l’immobilisme politique, économique, intellectuel, culturel et social, en somme contre une société figée dans le passé. C’est dire qu’on ne saurait envisager un « avenir en confiance » sans donner aux universités les moyens et la liberté nécessaires à leur développement. On ne peut non plus « avancer » pendant les universités stagnent. Simplement dit, la contestation estudiantine est par essence avant-gardiste, progressiste. C’est d’ailleurs ainsi que doit être analysée et comprise « la grève de la diarrhée » qui a débouché à la « révolution manquée » de 1990. Car nul n’ait été la cupidité des « dealers politiques », ces événements seraient aujourd’hui comparables à ceux de mai 1968 en France.

« Pas de politique à l’Université », préconisait M. Weber. L’Université a sa « vocation » à elle, pour reprendre l’expression du sociologue allemand. Qu’elle soit le creuset de la contestation, elle est là dans l’une de ses missions. Alors que chacun reste dans son « champ » et remplisse, à distance, son rôle. Donc si les politiques gabonais ont fait le choix du « consensus autour du statu quo », ils ne pourraient entraîner l’Université dans cette déchéance. L’Université n’est pas à museler, ni à neutraliser politiquement encore moins militairement. Pour cela, les « négociations » et « le dialogue » dans la « tolérance et la paix » qui ont se sont toujours faits derrière le peuple et contre les intérêts collectifs de celui-ci, mais au grand bénéfice de certaines familles politiques et biologiques, doivent être boutés hors de l’Université. De même, quand on parle du « respect des institutions et de ceux qui les incarnent », que l’on n’ignore pas le respect des franchises universitaires, l’Université étant aussi une institution à part entière et respectable. Car les « décentes musclées » des forces de défense et de sécurité au sein des campus universitaires sont inadmissibles et intolérables. Elles ne se justifient même pas dans la mesure où on est dans « un pays qui vit dans la paix », qui « ne traverse aucune crise » parce que les institutions, (dont les Universités ?), « fonctionnement normalement ». Sauf si on admet que l’argument du « respect des institutions et de ceux qui les incarnent » est aussi faux que démagogique et qu’il sert tout simplement de paravent pour masquer le manque de légitimité et crédibilité des fameuses « institutions et de ceux qui les incarnent ». Car, comme ne sauraient l’ignorer n’importe quels diplômés de la prestigieuse Université Paris-Sorbonne (sic), là où les autorités souffrent d’une carence de légitimité et de crédibilité, la loi de la force est confondue à la force de la loi. Alors, une pour fois encore, « pas de politique à l’Université » !

Orphé Boutet

Sociologue et journaliste indépendant

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