Des chefs d’Etat étrangers, qui plus est des amis de la France, écoutés dans le cadre d’investigations judiciaires ? Voilà qui, d’un point de vue diplomatique, et même si ces investigations ne les visaient pas en premier lieu, est bien gênant. D’autant plus si ces écoutes téléphoniques finissent par être exposées sur la place publique, comme celles touchant les présidents du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta, et du Gabon, Ali Bongo Ondimba.

Révélées le 22 mai par le site d’investigation Mediapart, les détails de certaines de leurs conversations avec Michel Tomi portent une lumière crue sur les relations qui les lient à l’homme d’affaires corse.

Présenté tantôt comme “le dernier des parrains” (ce qui le fait bien rire), tantôt comme “l’empereur des jeux en Afrique centrale”, ce dernier, qui vit entre Paris et Libreville, est, depuis le retour du Parti socialiste au pouvoir en 2012, dans le viseur de la justice, qui a placé plusieurs de ses lignes sur écoutes avant de le mettre en examen, le 20 juin 2014, pour, entre autres, corruption d’agent public étranger, faux et usage de faux, abus de confiance…

Sa proximité avec IBK ainsi qu’avec le clan Bongo, et sa générosité à leur égard, est connue de longue date. Lui-même ne l’a jamais nié. Les retranscriptions policières révélées par Mediapart l’illustrent avec la force de ces discussions à bâtons rompus que l’on a entre amis, au téléphone, quand on se croit à l’abri des oreilles indiscrètes…

Selon le site, elles “révèlent un vaste système de largesses en tout genre mis en place par Michel Tomi au profit d’IBK et, dans une moindre mesure, d’Ali Bongo : croisières sur un yacht, voyages en jets privés, séjours dans les plus grands palaces parisiens, transport en limousines, achats de costumes de luxe, de voitures, de lunettes, soins médicaux réglés rubis sur l’ongle.”

Un exemple. C’est une écoute du 4 octobre 2013. IBK a été intronisé (en grandes pompes) un mois plus tôt. Il est 20h15. “Et le Range ?” demande Tomi au président. “Impeccable, impeccable…”, répond ce dernier, qui, selon Mediapart, “n’a rien payé, d’après la justice”. Plus tard, le 3 décembre, Tomi évoque le rendez-vous médical de son ami, à l’hôpital de Marseille, qu’il a obtenu lui-même. Mais une grève est prévue ce jour-là : “On va casser la grève demain, parce qu’il y a grève dans les hôpitaux à Marseille mais pour vous on va ouvrir l’IRM”, rigole Tomi.

– IBK : Ouuuh mon frère.
– Tomi : Hein…
– IBK : Tu fais de moi un briseur de grève !
– Tomi : Voilà ! Briseur de grève ! J’ai déjà préparé le panneau “IBK contre la grève”.

En février, c’est de lunettes qu’il est question.
– IBK : Tu as pensé à mes lunettes, Michel ?
– Tomi : Demain, j’ai celles avec les verres blancs. Il y a trois paires.
– IBK : Les fumées, les fumées !
– Tomi : Ok, y a pas de problème, y a pas de problème.

La veille, Tomi l’avait déjà appelé pour lui proposer un de ses jets privés et évoquer son séjour en France. “On va chez le tailleur et tout. On peut faire les courses.”
Au cours d’autres conversations n’impliquant pas le président malien mais des collaborateurs de Tomi, il est question de séjours en France encore, officiels ou non, des hôtels dans lesquels IBK dormira (le Meurice, le Sofitel, le Royal-Monceau…) et des factures que Tomi règlera.
Il est aussi question de l’achat de l’avion présidentiel, que le Corse a géré du début à la fin avec l’un de collaborateurs au Gabon, Marc Gaffajoli.

>> Retrouvez notre dossier : Ci-gît la Corsafrique !

Plus savoureux encore. Lors d’une écoute, en février, les enquêteurs découvrent que Tomi lui-même se charge des films que le président, visiblement pris d’une passion pour la mafia, téléchargera sur son ordinateur : Le Parrain, Les Affranchis, Mafiosa…
Un autre jour, en juillet 2013, les enquêteurs surprennent le Corse en pleine discussion avec Ali Bongo Ondimba, le président du Gabon, à qui il a prêté son yacht de 43 mètres, le Graziadiu. Tomi connaît bien la famille. Omar Bongo était pour lui “un frère”. Les deux hommes se voyaient régulièrement jusqu’à la mort du “Vieux”, en 2009.

À Libreville, on dit aujourd’hui “Michel” et “Ali” fâchés, et l’empire du Corse menacé. Ce n’était à l’évidence pas le cas en 2013. Au téléphone, Tomi veut savoir si tout se passe bien. “Oui ! ça va, on est content”, lui répond le chef d’État, qui profite de la croisière au large de la Grèce avec son épouse, Sylvia. Ils parlent rapidement affaires (un problème au sujet d’un immeuble), puis il est question d’une “belle hôtesse, une Bulgare”. Gloussements…

Mediapart, comme Le Monde avant lui, laisse entendre que Tomi a multiplié les cadeaux aux Bongo ces dernières années : montres de luxe, véhicules de marques prestigieuses, voyages en jets privés… Libreville, où il possède un casino, des salles de jeux, le PMU, une société d’aviation et une société immobilière, est le cœur de son empire.
Aux policiers qui l’ont interrogé lors de sa garde-à-vue, en juin 2014, Tomi a – toujours selon Mediapart – dit ce qu’il déclarera plus tard à Jeune Afrique : “Si je fais des cadeaux [à IBK – ndlr], c’est en raison de notre amitié et non par le fait qu’il soit président.” Il nie également toute contrepartie. IBK (qui avait été présenté à Tomi par Omar Bongo en 1995) avait répondu la même chose à J.A. il y a un an : “Je le considère comme un frère. (…) Mais jamais, au grand jamais, il n’a été question d’argent entre nous.”

Avant ses ennuis judiciaires, Tomi avait présenté des investisseurs chinois à IBK. Il possède un casino au Mali.
Ni Bamako ni Libreville n’avaient officiellement réagi à ces révélations le 22 mai en fin de journée. Dans l’entourage du président malien, on se dit “gêné” et “indigné” par l’existence de telles écoutes.

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