Déjà publié sur Gabonreview, Sylvère Mbondobari, maître de conférences en littérature générale et comparée, enseignant à l’UOB, en ce moment en poste à l’Université de la Sarre (Allemagne), a entrepris, à travers la tribune libre ci-après, de disséquer le programme, dernièrement lancé, «d’égalité des chances» avec ses corollaires que sont la «libération de talents» et la «rupture avec les vieilles méthodes» et la «méritocratie». Pour lui, «lutter contre les privilèges signifierait inévitablement remettre en cause un mode de fonctionnement de l’Etat et de l’administration», autrement dit c’est «c’est la conception même du pouvoir qui doit changer».


Depuis son discours de l’Ecole Normale Supérieure, Ali Bongo Ondimba, candidat du Parti Démocratique Gabonais (PDG) pour la prochaine élection présidentielle a, dans ses différentes sorties, assimilé les privilèges dont bénéficient une minorité de nos concitoyens pour l’essentiel membres ou anciens membres du PDG à une injustice sociale. Dans son discours d’investiture, il est revenu sur ce même thème affirmant qu’« une rupture avec la vieille culture du favoritisme, les vieilles habitudes de s’offrir indument des privilèges immérités en marginalisant et en excluant de nombreux talents et intelligences dont le pays a besoin » s’imposait. C’est dit, constaté, répété, discours de convenance, diront certains ! Constat d’évidence; constat d’échec aussi ! Pour mieux saisir le sens et la portée d’un tel discours qui remet en cause les fondements même du pouvoir politique en place, il y a lieu de se poser des questions simples, peut-être trop simples mais qui, à mon sens, méritent que l’on s’y arrête. Question de principe : Qu’il nous soit permis de douter non pas de la nécessité mais de la sincérité d’un tel projet de société !

Qui sont-ils, ces privilégiés dont on parle tant sans jamais les nommer? De quels privilèges s’agit-il ? Une remise en cause de ces privilèges est-elle possible en maintenant le système actuel ? Comment expliquer la violence des réactions dans le camp du pouvoir ? Il s’agit, pour nous, de comprendre en quelques lignes l’intelligence d’une situation d’une rare complexité où l’on se heurte constamment à l’ambiguïté des intentions et aux multiples sens des résistances, où ceux qui prétendent l’éradiquer le mal sont ceux-là même qui en profitent le plus. Défini comme un droit ou un avantage accordé par une autorité à une personne ou à un groupe en dehors des règles communes, les privilèges ont toujours, sous quelques formes que ce soit existé, et, sauf réinvention de l’histoire, existeront toujours. Dans les faits comme dans l’imaginaire collectif des Gabonais ceux qui en bénéficient se retrouvent tous dans un cercle très restreint du pouvoir ; ce qui est une évidence car, de tout temps, seul le Prince accorde des privilèges. Mais de quels privilèges parle-t-on ? Il ne s’agit certainement pas d’avantages matériels concédés par une autorité ou une institution à un fonctionnaire à cause de sa fonction, de son mérite ou de son appartenance à un corps. Ces privilèges-là sont ou devraient être encadrés par la loi. Ils ne sont pas à confondre avec les abus sociaux courants dans notre administration et rarement punis par la justice gabonaise. Les privilèges dont on parle tant se négocient dans les eaux troubles des salons feutrés, ils appartiennent à une zone grise qui se situe largement au-dessus de la loi, une zone de tous les possibles.

L’histoire quantitative de la nature et de la forme de ce type de privilèges reste à écrire, de même que la sociologie des privilégiés. L’honorable Chambrier, figure de proue du PDG « Héritage et Modernité », rappelait récemment sous une forme de boutade qu’« Il [était] nécessaire d’actualiser les textes [Constitution, loi électorale] pour donner des opportunités à tous les partis, c’est cela la véritable égalité des chances dont parle Ali Bongo, mais qu’il ne pratique pas. Il est au contraire le premier à instaurer l’inégalité des chances. Et s’il y a quelqu’un qui a bénéficié des rentes de situations, s’il y a un classement à faire, je crois qu’il sera en tête de ce classement » (Gabonlibre). On comprend d’où nous vient ce sentiment que ce projet de société manque de sincérité. Mais il y a plus. Lutter contre les privilèges signifierait inévitablement remettre en cause un mode de fonctionnement de l’Etat et de l’administration, un modus vivendi qui, certes est pervers pour la communauté en ce sens qu’il crée des inégalités sociales et favorise l’incompétence, mais qui a cet avantage, d’avoir permis d’asseoir le pouvoir de certains cadres dans le champ politique. Pour paraphraser Candide de Voltaire c’est à ce prix que le PDG est au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle. D’une génération à une autre, ce système a pu se consolider et se pérenniser à telle enseigne que même dans le cas d’un changement de régime ou d’une révolution, il survivra, peut-être sous une forme moins violente, mais il survivra. C’est pourquoi s’impose de toute évidence une refondation de notre système politique avec en sus un système de valeurs partagées par l’ensemble de la communauté.

Formulez à la vieille d’une élection majeure, alors que l’on a été pendant 7 ans incapable de faire des réformes les plus simples comme la révision de la constitution dans le sens de plus de démocratie (élection à deux tours, limitation de mandat présidentiel, etc.), un tel projet de société ne peut que laisser dubitatif et susciter la méfiance. Tout simplement, parce qu’un tel idéal ne peut être atteint que dans une société où les institutions fonctionnent de manière démocratique et bénéficient d’une relative autonomie, la justice est libre et indépendante, la presse souveraine et autonome, la société civile responsable et affranchie. Cela est loin d’être le cas du Gabon. D’ici, j’entends nos contradicteurs vanter la liberté de la presse au Gabon, l’indépendance de la justice, l’autonomie de l’administration et nous opposer tous les arguments possibles pour démontrer le contraire. Mon intime conviction, c’est que nous sommes loin du compte. L’opacité qui entoure la chaîne de la dépense dans notre pays, les avantages et largesses accordées à tel ou tel autre personnalité, les passe-droits, ne sont pas de manière à rassurer l’opinion. Au contraire, il crée un sentiment de frustration permanent et quasi généralisé perceptible au sein de toutes les couches sociales. D’ailleurs, le dispositif mis en place depuis une dizaine d’années contre la corruption et le favoritisme a montré ses limites en termes de bonne gouvernance et pour cause les administrations ne bénéficient pas de l’autonomie requise pour assurer en toute liberté leur mission.

En réalité, c’est la conception même du pouvoir qui doit changer. Comment peut-on parler d’égalité des chances alors que ceux qui nous dirigent ont du mal à justifier de leur légitimité ? Qu’un débat critique est impossible ? Que le mode d’élection soit la tricherie ? Que ceux-là même qui en parlent le plus aient largement participé à la fracturation sociale pérennisant de facto un système avec de nouveaux acteurs ?

Depuis 2009, le pouvoir a maintes fois manifesté sur le point de la fracture et de la justice sociale sa détermination et annoncé sans ambiguïté les mesures les plus appropriées à la réalisation de ces objectifs. Mais les résultats sont là. Les acteurs qui, pour la plupart sont assis sur de confortables privilèges, pensent qu’il faut commencer ailleurs car, comment expliquer qu’à la fin du mandat on est encore à parler d’égalité des chances et de la fin de l’impunité. Il suffit de ressortir les copies de 2010 pour comprendre que ces points figuraient déjà comme axe essentiel devant conduire à l’émergence. C’est dire que le tout n’est pas d’avoir un projet de société, aujourd’hui de nombreuses agences privées se sont spécialisées dans cet exercice, encore faut-il avoir les moyens humains et intellectuels de le mettre en pratique. La tragédie de ce septennat est certainement de ne pas avoir su ou pu résoudre cette équation. C’est certainement la différence entre la Côte d’ivoire (ou le Sénégal) et le Gabon. D’ailleurs, on peut légitimement se demander si, au-delà des effets d’annonce, un effort a véritablement été fait dans le sens d’une meilleure gouvernance, d’une transparence dans la gestion de la cité, d’une réduction de la pauvreté. Pour ma part, je n’ai rien vu de la cité des savoirs ou de la modernisation du système universitaire tant annoncé, à coup de séminaires d’orientation, de forums et d’interminables séances de travail. Les conseils d’administration des universités, la désignation démocratique et transparente des responsables des établissements supérieurs, tout cela a été remis aux calendes grecques. C’est ici la limite du copier-coller.

Dans cette affaire « d’égalité des chances », de « libération de talents » et de « rupture avec les vieilles méthodes », de « méritocratie », il convient de se défier des idées simples et d’avoir toujours présent à l’esprit la configuration actuelle de nos institutions. Changeons d’abord le mode de fonctionnement de nos institutions, et ensuite nous verront. L’expérience montre que les privilégiés ont de tout temps cherché des parades pour se mettre à l’abri, et construit tout un arsenal d’arguments pour assurer la défense de leur patrimoine. Il faut se défaire de certaines mythologies consistant à promettre une république de Troglodytes, car l’histoire de l’égalité des chances et des luttes contre les privilèges ressortit autant à l’histoire des mentalités, des sociétés qu’à celle des institutions. Mais il y a plus, la posture qui consiste à condamner les privilégiés sans annoncer un modus operandi, au delà du contexte électoral, ne peut paradoxalement que rassurer ceux qui en profitent. Elle leur donne la certitude qu’au-delà de la rhétorique, ils pourront toujours profiter de ces avantages à condition d’appartenir au cercle des intimes. Lié à l’ambiguïté de la situation même des gouvernants qui prétendent innover en maintenant certaines pratiques, qui fondent leur légitimité sur des notions neuves sans effacer les traces, résiduelles mais vivaces, d’anciennes habitudes, la recherche de privilèges se fortifiera encore. Et dans quelques années, on reconnaitra à l’évidence que tout cela n’était que littérature…

Sylvère Mbondobari (MCF. Université de la Sarre / Université Omar Bongo)

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