Gabon : débrancher Internet, le réflexe de l’autocrate

Après cinq jours de coupure totale d’Internet, les premiers e-mails ont recommencé à circuler ce lundi matin au Gabon. L’accès au Web a été rétabli, mais les réseaux sociaux sont toujours inaccessibles. La proclamation des résultats de l’élection présidentielle, mercredi, donnant Ali Bongo vainqueur, avait déclenché des émeutes dans plusieurs villes. Le régime s’est alors empressé de débrancher le pays. C’est devenu une méthode classique des régimes aux tendances autoritaires, parfois même employée de façon préventive : au Congo-Brazzaville voisin, en mars, toutes les communications avaient été coupées durant le week-end électoral qui a vu Denis Sassou-Nguesso rempiler pour un troisième mandat. Même chose au Tchad d’Idriss Déby le mois suivant.

Techniquement, il n’est pas bien difficile, pour ces pays, d’appuyer sur le bouton off. «Le critère, c’est le nombre d’opérateurs qui ont une connectivité internationale, c’est-à-dire qui sont reliés à un câble sous-marin, explique Stéphane Bortzmeyer, ingénieur réseau. Pour des raisons financières, mais aussi parfois géopolitiques, les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale n’en ont souvent qu’un. Il suffit alors au gouvernement d’exiger de cet opérateur qu’il ferme le robinet. Ce n’est même pas une opération physique, il suffit d’une commande logicielle.»

«Prévenir les dérapages»

Au Gabon, le seul opérateur de cette envergure est l’historique Gabon Télécom. Depuis sa privatisation, en 2007, l’entreprise est détenue à 51% par Maroc Télécom et à 49% par l’Etat gabonais. Les autres fournisseurs d’accès dépendent d’elle pour se brancher sur le réseau mondial. En 2012, les experts de Dyn Research avaient listé plus de 130 pays où les risques de déconnexion étaient «significatifs» ou «sévères». Le Gabon est placé dans la première catégorie. La coupure de la semaine dernière vient de le confirmer.

«Il s’agissait de prévenir les dérapages, notamment sur les réseaux sociaux, justifie un membre de l’entourage d’Ali Bongo. Cette restriction était motivée par des raisons de sécurité. Les fausses rumeurs sciemment diffusées par l’opposition étaient de nature à enflammer le pays.» C’est pourquoi, selon ce responsable gabonais, Facebook et Twitter restaient indisponibles ce lundi. Cela demande une manipulation «un peu plus complexe», explique Stéphane Bortzmeyer: «Il faut rediriger toutes les connexions. C’est ce qu’a utilisé la Turquie pour bloquer Twitter en 2014 [le président turc Recep Tayyip Erdogan était alors visé par des accusations de corruption, ndlr]. En gros, la requête des internautes vers le nom de domaine « Twitter » est automatiquement détournée vers une page gouvernementale.»

Black-out

La censure d’Internet, voir le black-out, sont de plus en plus utilisés par les gouvernements peu soucieux des libertés qui ont compris, ces dernières années, à quel point les réseaux sociaux peuvent mobiliser les masses. Dans un autre registre, en 2016, l’Irak ou l’Algérie ont même coupé Internet le temps d’une journée d’examen pour éviter la fraude. «Ça devient malheureusement un réflexe, commente Stéphane Bortzemyer. Mais les manifestants vont s’adapter : il y a un temps où ils prenaient d’assaut la radiotélévision nationale, bientôt ça sera l’opérateur télécom.»

Ce lundi, les manifestants en question sont plutôt discrets à Libreville : «La vie a repris dans un calme précaire», témoigne un journaliste de l’AFP sur place, après une semaine de tension, d’émeutes et de pillages. Le rival malheureux d’Ali Bongo à la présidentielle, Jean Ping, qui dénonce une fraude massive du régime, s’est déclaré «président élu» et a appelé à la «grève générale». Il a jusqu’à jeudi pour déposer un recours devant la Cour constitutionnelle.

Célian Macé

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