Une électrice dépose son bulletin dans l'urne d'un bureau de vote, à Libreville, lors de l'élection présidentielle du 27 août 2016 au Gabon. © REUTERS/Erauds Wilfried Obangome

Vient toujours un moment où il faut prendre des décisions douloureuses et courageuses. A la fin des fins, il faut bien assumer son histoire et en payer le prix. Intangible, cette réalité n’appartient ni à la majorité ni à l’opposition.

Faut-il vraiment en rajouter au tohu-bohu et à l’incompréhension ambiante ? Faut-il ajouter la dispute et le mélange des genres à la colère et à la frustration ? Deux mois avant l’échéance constitutionnelle pour le renouvellement de l’Assemblée nationale, un débat sournois et potentiellement ravageur gagne progressivement la classe politique. Comme piqués au vif par les déclarations du ministre français des Affaires étrangères, certains s’épanchent publiquement. La perspective des législatives agite les chaumières.

Dans l’opposition, deux camps se dessinent. Pour les chantres d’un boycott non encore assumé, toute participation reviendrait, au choix, à faire le deuil de la dernière présidentielle ou à légitimer le pouvoir d’Ali Bongo. A leurs yeux, la participation à ces législatives sonnerait le glas de toute ambition présidentielle pour Jean Ping. Elle aurait valeur de capitulation et nous ramènerait à un scénario plusieurs fois vécu depuis 1990. «2016 ne sera pas 2009», répètent à l’envi les tenants de cette thèse.

Aboghé Ella fera du Aboghé Ella, Matha du Mboumbou Miyakou et Mborantsuo du Mborantsuo

En l’espèce, atermoiements ou louvoiements ne font plus sens: avec franchise, méthode et rigueur, ce débat doit s’ouvrir. La Constitution doit être respectée. En clair, les prochaines législatives doivent être organisées. Incontestablement, elles le seront par le gouvernement actuel. En toute logique, elles se situeront dans le prolongement de la dernière présidentielle. Sans aucun doute, Ali Bongo et les siens voudront en sortir vainqueurs. A coup sûr, ils chercheront à s’en tirer avec une majorité parlementaire à même de soutenir leur action. Fidèles à elles-mêmes, les institutions en charge de l’organisation – Commission électorale nationale autonome et permanente (Cenap), ministère de l’Intérieur et Cour constitutionnelle – feront le reste. René Aboghé Ella fera du René Aboghé Ella, Lambert-Noël Matha du Mboumbou Miyakou et Marie-Madeleine Mborantsuo du Marie-Madeleine Mborantsuo.

Peut-on, dès lors, évaluer et analyser les enjeux de ces élections ? Ici, la controverse trouve tout son sens. Par cohérence intellectuelle ou, plus prosaïquement, par principe, l’opposition est libre d’envisager un boycott. Cela peut se concevoir, s’entendre et se défendre. Une partie de l’opinion le comprendrait. Une autre le soutiendrait même. Seulement, ce scénario rappelle furieusement celui des législatives de 2011. Il en avait découlé une assemblée nationale aux ordres. Tout au long de la législature finissante, les observateurs ont eu du mal à établir la différence comportementale entre un régiment militaire et une chambre parlementaire. Bien entendu, l’exécutif en a profité pour se tailler un dispositif électoral sur-mesure et modifier tout le corpus juridique national. De la Constitution au Code électoral en passant par les lois sectorielles ou l’organisation générale de l’administration, tout a été remis en cause, au gré des humeurs de certains. Faut-il reproduire cette expérience ? On peut en discuter. On est libre d’en douter.

Des décisions douloureuses et courageuses

Au lendemain d’une présidentielle chaotique et meurtrière, les passions sont portées à un degré d’incandescence rarement atteint. La frustration est grande et le désir d’alternance manifeste. L’accueil dont a récemment bénéficié Jean Ping traduit une forte adhésion populaire à sa revendication pour «la restitution de la vérité des urnes du 27 août 2016». Le temps passe, mais une frange importante de la population refuse de passer à autre chose. Ne pouvant tourner le dos à sa base, l’ancien candidat consensuel de l’opposition se fait le relais de ses aspirations. Comme si le temps avait suspendu son vol… Peut-on envisager des législatives sans la participation du camp Ping ? Où une élection mal organisée, mal négociée, devient un écueil à l’organisation d’autres élections.

Suggéré par Ali Bongo, le «dialogue politique ouvert à tous» peut-il être une solution ? Présenté comme une occasion de réfléchir aux réformes politiques et institutionnelles, il est aussi envisagé comme un préalable aux législatives. Décrit comme le lieu d’une catharsis individuelle ou collective, il est également censé aider à panser les blessures. Est-il pour autant opportun ? La démocratie a ses règles. En leur nom, les vainqueurs dirigent et les perdants s’opposent. Du coup, certains y voient un subterfuge, une stratégie pour laisser le temps faire son œuvre. Dans le passé, notamment au lendemain des présidentielles de 1993 et 2005, ce procédé a déjà été utilisé, parfois avec succès. Cette fois-ci, une certaine opinion y est rétive. Depuis deux mois, elle va ressassant son crédo, en passe de devenir un dogme : pas de dialogue avec Ali Bongo. En conséquence, toutes les hypothèses, y compris les plus farfelues, sont désormais sur la table.

Une autre issue de sortie consisterait à envisager l’organisation des prochaines législatives sous supervision internationale. Mais une telle décision heurterait nécessairement les souverainistes autoproclamés de la majorité, ces maurrassiens refoulés. Pourtant, pris entre une défiance populaire rarement observée, une opposition unie et pugnace, un déficit de respectabilité au plan international et des tensions de trésorerie de plus en plus manifestes, le gouvernement est condamné à solder le contentieux de la présidentielle. Vient toujours un moment où il faut prendre des décisions douloureuses et courageuses. A moins de se complaire dans le discrédit, la majorité est tenue d’organiser des législatives transparentes et crédibles. Est-ce possible sans apports extérieurs ? On veut le croire. Mais l’expérience du passé est éloquente à souhait. A la fin des fins, il faut bien assumer son histoire et en payer le prix. Intangible, cette réalité n’appartient ni à la majorité ni à l’opposition.

Faire appel à la communauté internationale

On le ressent d’ailleurs dans le traitement du débat sur les futures législatives. Sur cette question, la majorité s’astreint à une abstinence médiatique, signe d’une gêne certaine. S’efforçant de vendre le «dialogue politique ouvert à tous», elle essaie de détourner l’attention de l’opinion, se refusant à tout échange sur le renouvellement de l’Assemblée nationale. On l’a vu avec les fortunes des interpellations formulées récemment par Anges Kevin Nzigou. Disant plaider pour le «respect de la Constitution», le jeune avocat a jusque-là prêché dans le désert.

Au fond, la classe politique est face à un dilemme : respecter les délais constitutionnels et ouvrir la voie à une compétition électorale dans un contexte politique et sociologique surchauffé. Surtout, elle est consciente d’une chose : les prochaines législatives ne seront pas des élections comme les autres ; elles devront constituer l’amorce de la reconstruction de notre vivre ensemble. Voilà pourquoi tout le monde hésite. Sauf à consentir à faire appel à la communauté internationale, l’entreprise semble risquée …

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