François Fillon, lors du lancement de sa campagne officielle, le 21 septembre 2016. © REUTERS/Charles Platiau

A l’occasion de sa récente visite aux forces françaises engagées au Sahel dans l’opération Barkhane, François Fillon, le candidat de la droite française, a rencontré les chefs d’Etat du Niger et du Mali. Le 17 décembre en fin d’après-midi, l’ancien Premier ministre français a été reçu par Mahamadou Issoufou à Niamey. Puis le 18 décembre, le député de Paris a été invité à déjeuner par Ibrahim Boubacar Keita (IBK) à Bamako. Avant ces deux rencontres, Fillon connaissait à peine Issoufou et pas du tout IBK. Comment se sont passés les deux entretiens ? Et, au-delà de ces rencontres, qui sont les principaux conseillers de Fillon sur l’Afrique ? Quelle sera sa politique africaine s’il accède à l’Elysée en mai prochain ? S’inscrira-t-elle dans la droite ligne de la stratégie militariste initiée par François Hollande pour traquer les groupes jihadistes ? Une certitude : le prétendant à la magistrature suprême a consacré au Mali et au Niger sa première sortie internationale de candidat. Et un proche d’IBK confie à RFI : « Fillon nous a rassurés, car il nous a dit que, s’il était élu, la France ne diminuerait pas son effort de guerre au Sahel. » Les explications de notre confrère Christophe Boisbouvier, auteur de l’ouvrage Hollande l’Africain (Editions La Découverte).

Si François Fillon était élu en mai prochain, l’Afrique figurerait-elle dans le premier cercle de ses priorités diplomatiques ?

A priori, non. Dans sa dernière tribune de presse sur la politique étrangère de la France, le 25 novembre 2016 dans le journal Le Monde – deux jours avant sa large victoire au second tour de la primaire de la droite et du centre –, François Fillon n’a consacré à l’Afrique que trois mots au détour d’une liste des atouts dont disposerait la France pour « tenir son rang ». Parmi ces atouts, il a cité la langue française, « qui rayonne dans le monde et d’abord en Afrique, continent de l’avenir. » Pas un mot de plus sur le continent. Tout le reste de sa tribune a été consacré à l’Europe, la Russie et le Moyen-Orient. Logique : Fillon est l’un des rares candidats à la présidentielle française qui prône un rapprochement avec le Russe Vladimir Poutine et le Syrien Bachar el-Assad au nom de la lutte antijihadiste et de la défense des chrétiens d’Orient. Il met donc en exergue ce qui le distingue de ses adversaires.

Cela dit, les 17 et 18 décembre derniers, le député de Paris en a surpris plus d’un en consacrant au Sahel sa première sortie internationale de candidat, avant d’aller en janvier en Allemagne, aux Etats-Unis et peut-être en Israël. Au Niger et au Mali, il a rendu visite aux troupes françaises de l’opération Barkhane qui traquent les groupes jihadistes de la région. Les dossiers militaires lui sont familiers, car, au sein de la droite française, le jeune député Fillon a longtemps été le spécialiste des questions de défense. A Niamey, il a été reçu pendant quarante minutes par le président Mahamadou Issoufou à la résidence de celui-ci. « Les deux hommes ne se connaissaient pas très bien, mais ils s’étaient déjà vus à l’époque où Fillon était Premier ministre, témoigne un proche du candidat français. Ils ont parlé migration et terrorisme. » Puis à Bamako, François Fillon a été invité à déjeuner par le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la Villa des Hôtes. Les deux hommes ne s’étaient jamais vus, mais, comme la veille à Niamey, la rencontre a été, paraît-il, « chaleureuse ». D’abord élargi pendant trente minutes à trois autres personnes – le directeur de cabinet et le secrétaire général de la présidence malienne et le chef de cabinet du candidat français –, l’entretien IBK-Fillon s’est poursuivi par un long tête-à-tête de quatre-vingt-dix minutes. « Fillon nous a rassurés, confie un proche d’IBK, car il nous a dit que, s’il était élu, la France ne diminuerait pas son effort de guerre au Sahel. »

Peut-on s’attendre à une continuité avec l’actuelle administration s’agissant de la présence militaire française en Afrique, notamment dans le cadre de Barkhane ?

Depuis le début de cette campagne électorale, François Fillon aime à dire qu’en janvier 2013, il a été l’un des rares hommes politiques de la droite française qui ont soutenu sans barguigner la décision du président Hollande de monter l’opération militaire Serval – l’ancêtre de l’opération Barkhane – contre les jihadistes du Nord-Mali. Vrai ou faux ? Le 16 janvier 2013, lors d’un premier débat sans vote sur Serval à l’Assemblée nationale, l’UMP – le parti ancêtre de Les Républicains (LR) – a approuvé, comme tous les autres groupes politiques présents à l’Assemblée, le choix de Hollande. Puis le 22 avril 2013, quand le Parlement français a été invité à se prononcer sur la poursuite ou non de l’opération militaire française, l’Assemblée nationale et le Sénat ont voté tous deux à l’unanimité la prolongation de Serval. Seuls dix députés, dont deux UMP, se sont abstenus. Bref, comme la quasi-totalité de ses collègues, le député UMP François Fillon a soutenu la politique guerrière de François Hollande en Afrique.

Et aujourd’hui ? La visite, les 17 et 18 décembre 2016, du candidat Fillon aux 4 000 soldats français de l’opération Barkhane montre que l’homme reste fidèle à son vote du 22 avril 2013. Lors de ce déplacement au Sahel, le député de Paris, qui a siégé de 1981 à 1993 à la commission de la défense à l’Assemblée nationale, a renouvelé sa promesse, s’il est élu, d’augmenter de 10 milliards d’euros, sur cinq ans, le budget de la défense française. Est-ce une simple coïncidence ? Quelques jours plus tard, le 21 décembre, le chef d’état-major des armées françaises, le général Pierre de Villiers, a réclamé publiquement, dans le journal Les Echos, « une hausse progressive du budget de la Défense » pour atteindre d’ici 2022 les 2% du PIB, contre 1,77% actuellement.

Quels sont les pays africains que Fillon connaît bien ? Y a-t-il des chefs d’Etat africains avec lesquels il entretient des relations privilégiées ?

Quand François Fillon était le Premier ministre de Nicolas Sarkozy, ente 2007 et 2012, il s’est rendu plusieurs fois en Afrique du Nord. A Alger en juin 2008, il a passé plus de deux heures en tête-à-tête avec le président Abdelaziz Bouteflika. A Rabat en avril 2008, il a coprésidé avec son homologue Abbas El Fassi la 9e rencontre franco-marocaine entre chefs de gouvernement. Et deux ans plus tard, lors de la 10e rencontre à Paris, il a lancé à propos du Sahara occidental : « La proposition marocaine d’autonomie constitue la base la plus pertinente pour sortir de l’impasse. »

En Afrique subsaharienne, le pays qu’il connaît le mieux est sans doute le Cameroun. Dès 1991, le jeune député Fillon s’est rendu à Douala pour soutenir un ami, le dentiste Bernard Zipfel, candidat à une assemblée des Français de l’étranger. En mai 2009, François Fillon est retourné au Cameroun comme Premier ministre et a été reçu longuement par le président Paul Biya. Interrogé en conférence de presse sur le rôle de la France dans l’assassinat, dans les années 1950-1960, de nombreux indépendantistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC), François Fillon a répondu sans sourciller : « Je dénie absolument que des forces françaises aient participé en quoi que ce soit à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention. »

En juillet 2011, le Premier ministre français a fait aussi une tournée remarquée en Côte d’Ivoire et au Gabon. A Abidjan, où Alassane Ouattara venait de sortir vainqueur de la bataille d’Abidjan avec le soutien de l’ONU et de l’armée française, il a échangé longuement avec le nouveau président ivoirien et a lancé fièrement : « La France n’a pas l’intention de rabaisser les couleurs ni de plier bagage. » A Libreville, Ali Bongo Ondimba (ABO) lui a réservé une petite surprise. Connaissant la passion de François Fillon pour la course automobile et les 24 heures du Mans, le président gabonais lui a fait visiter le parking souterrain du Palais du bord de mer. « Je me suis cru au Salon de Genève », a raconté ensuite le Français – le Salon automobile de Genève est le grand rendez-vous annuel des marques de luxe et de sport. Mais cette marque d’attention de la part d’ABO n’a pas empêché le député de Paris de déjeuner longuement, en juillet dernier près du Mans, en France, avec le n°1 de l’opposition gabonaise, Jean Ping, puis de déclarer sur France Info, quelques jours après la présidentielle gabonaise du 27 août dernier : « Le sentiment qu’on a en écoutant les observateurs sur le terrain, c’est que le président Bongo n’a pas gagné cette élection. »

Autre chef d’Etat que fréquente François Fillon : le Sénégalais Macky Sall. Les deux hommes se sont rencontrés à plusieurs reprises à Dakar et à Paris. La dernière fois, c’était à la mi-2016 dans un grand hôtel de la rue de la Paix. En revanche, avant sa tournée de ce mois de décembre 2016 au Sahel, le député de Paris connaissait à peine le Nigérien Mahamadou Issoufou et pas du tout le Malien IBK.

En tant que Premier ministre de Sarkozy, Fillon avait-il un droit de regard sur les dossiers africains, notamment sur le dossier ivoirien ? Il était par ailleurs à Matignon lorsque Sarkozy a déclaré, en juillet 2007 à Dakar, que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Partage-t-il cette vision africaine de Sarkozy ?

Un jour d’août 2007, le président Sarkozy a traité son Premier ministre de « collaborateur ». A priori, on peut donc penser que François Fillon n’avait prise sur aucun dossier concernant l’Afrique – l’un des domaines réservés de l’Elysée sous la Ve République. Mais surprise. Pendant ses cinq ans à Matignon, Fillon a suivi quelques pays avec intérêt : le Cameroun, le Nigeria – où il s’est rendu en mai 2009 –, et la Côte d’Ivoire. Témoignage de l’ex-ambassadeur de France à Abidjan, Jean-Marc Simon : « Pendant la bataille d’Abidjan, avant certains conseils de défense à Paris, François Fillon m’appelait pour avoir d’autres informations que les notes de cabinet et les notes des services [secrets] qu’il recevait sur son bureau. Quand on est ambassadeur, un coup de fil de Premier ministre, c’est rare. Et quand il m’appelait, je voyais qu’il s’intéressait au dossier et qu’il posait les bonnes questions. »

Sur le discours de Dakar, François Fillon a gardé la même ligne jusqu’à son départ de Matignon : une ligne de soutien à Nicolas Sarkozy. Ainsi, en février 2012, lors d’un débat en pleine campagne électorale, il a répondu à la socialiste Martine Aubry : « C’est un très bon discours qui a été manipulé dans son interprétation par un certain nombre de gens, d’une façon qui est honteuse. Aujourd’hui, on voit que la France a défendu la démocratie en Côte d’Ivoire. C’est bien la démonstration que le président de la République s’est battu pour la démocratie. » Mais depuis son départ de Matignon il y a cinq ans, le député de Paris ne s’est plus exprimé sur ce fameux discours. Dirait-il aujourd’hui la même chose qu’en février 2012 ? Pas sûr. En mai 2009 à Yaoundé, devant l’Institut des relations internationales du Cameroun (IRIC), le Premier ministre français a exprimé dans un long discours sa propre vision du couple franco-africain. Il a plaidé pour des relations « rénovées » et « débarrassées des scories du passé ». Il a ajouté que « les forces armées françaises [n’avaient] pas vocation à rester éternellement sur le continent ». Et il a lancé cette phrase insolite : « La France aime l’Afrique. Cette relation affectueuse, nous la considérons comme un trésor ». Une véritable déclaration d’amour…

Qui suit les dossiers africains dans son équipe ? Qui verriez-vous comme son « Monsieur Afrique » si Fillon arrivait à l’Elysée ?

Si François Fillon est élu, beaucoup dans le parti LR, de Bruno Lemaire à Pierre Lellouche en passant par Gérard Longuet, seront disponibles pour s’occuper des affaires étrangères. Plus spécifiquement sur l’Afrique, Fillon pourra se reposer sur au moins deux personnes. Le député Bernard Debré, 72 ans, le soutient depuis plus d’un an. Ministre de la Coopération de 1994 à 1995, ce médecin urologue a aussi soigné plusieurs prostates présidentielles et a ses entrées auprès des familles Bongo et Eyadema. Le sénateur Alain Joyandet, 62 ans, ne le soutient que depuis la défaite de Nicolas Sarkozy à la primaire de novembre dernier. Mais, comme secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie de 2008 à 2010, il a également appris à connaître le continent. Reste l’inconnu Robert Bourgi, 71 ans. L’avocat natif de Dakar connaît Fillon depuis longtemps. Ces dernières années, il lui a facilité des contacts avec plusieurs chefs d’Etat africains, comme le Sénégalais Macky Sall. En juillet dernier, il lui a fait rencontrer l’opposant gabonais Jean Ping. Quel rôle jouera auprès de François Fillon l’ancien complice de Jacques Chirac, de Dominique de Villepin et de Nicolas Sarkozy ? En cas de victoire de François Fillon, ce sera l’une des questions les plus sensibles.

Par Tirthankar Chanda Christophe Boisbouvier

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