Afrique du Sud: l’insubmersible Jacob Zuma survit à une nouvelle motion de défiance

Le parlement a rejeté à une courte majorité le projet de l’opposition de démettre un président englué dans les affaires de corruption. L’ANC, le parti au pouvoir, se retrouve plus divisé que jamais.

Par Adrien Barbier

Encore raté. Les parlementaires sud-africains ont rejeté mardi 8 août une sixième motion de défiance visant à démettre de ses fonctions le président Jacob Zuma. Le septuagénaire a démontré une nouvelle fois sa capacité de survie, en dépit de la myriade de scandales de corruption qui entache son pouvoir et malgré les efforts acharnés de l’opposition pour le contraindre au départ.

« Les résultats du vote sont les suivants : 177 en faveur de la motion, 198 contre, et 9 abstentions », a déclaré la présidente de l’assemblée Baleka Mbete au terme d’une après-midi sous haute tension dans l’hémicycle. Le parti de Nelson Mandela, le Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994 et la fin de l’apartheid, a sauvé les meubles au prix de fortes divisions internes en déboutant l’initiative portée par les partis d’opposition.

« Nous avons prouvé une nouvelle fois que l’ANC est le parti du peuple », a déclaré le président Zuma devant le parlement, peu après l’annonce des résultats du vote. « Nous représentons la majorité, l’opposition inonde les médias de propagande selon laquelle l’ANC n’aurait plus le soutien du peuple », a-t-il lancé sous les acclamations de ses partisans.

Bulletins secrets

Pour la première fois, le vote s’est tenu à bulletin secret, comme le réclamait l’opposition, et non à main levée, comme c’est le cas habituellement. Annoncé par surprise la veille du scrutin, le caractère secret du vote nourrissait les espoirs des anti-Zuma et des marchés financiers. Le rand sud-africain s’est ainsi apprécié face au dollar lundi 7 août, le président étant perçu comme l’artisan de la débâcle économique du pays, plongé depuis juin en récession. Il a reperdu 1,3% face au dollar aussitôt connus les résultats du vote.

Les députés d’opposition se sont succédés à la tribune avant le vote pour dénoncer la « capture de l’Etat » par les Gupta, la richissime famille d’origine indienne qui alimente la chronique politique en Afrique du Sud depuis de longs mois. Fin mai, les révélations des GuptaLeaks – entre 100 000 et 200 000 emails auxquels plusieurs journaux, dont Le Monde, ont eu accès – ont levé le voile sur les schémas de corruption par lesquels les frères Gupta pèsent sur les décisions du sommet de l’Etat. « Nous nous élevons contre les Gupta qui s’assurent du déclassement de notre économie, et nous nous élevons contre ceux qui ont abandonné le pouvoir du peuple à une famille d’étrangers. Voilà pourquoi nous sommes là aujourd’hui », a entonné le trublion d’extrême gauche Julius Malema, leader des Combattants pour la liberté économique (EFF).

Les députés d’extrême gauche des Combattants pour la liberté économique (EFF) de Julias Malema (au centre, en bas) dans une démonstration de joie avant l’annonce du résultat du vote du parlement, qui a épargné une fois encore le président Jacob Zuma.
Les députés de l’ANC n’ont que mollement défendu leur chef de file, accusant plutôt l’opposition d’orchestrer un « coup d’Etat ». « Il s’agit d’une machination impérialiste visant à demander des changements de régime un peu partout dans le monde, le but étant d’obtenir le départ de dirigeants qui refusent une hégémonie globale répressive », a déclaré le ministre des arts et de la culture, Nathi Mthethwa. « Je ne suis pas là pour obtenir un changement de régime, mais le départ d’un président qui a violé la constitution de cette République », a retorqué le leader de l’Alliance démocratique (DA), Mmusi Maimane, à l’origine de cette nouvelle motion de défiance.

Son pari était risqué : pour renverser le président, il fallait à l’opposition « retourner » une cinquantaine de députés du parti au pouvoir, alors que celui-ci dispose d’une confortable majorité (249 sièges sur 400). Les attaques étaient donc concentrées sur la personne de Jacob Zuma et visaient les députés de son parti écoeurés par ses frasques. « Il ne s’agit pas d’une motion pour détrôner l’ANC, mais d’une motion pour démettre Jacob Zuma », a déclaré Phumzile van Damme, du DA. « Un vote de défiance n’est pas un vote contre l’ANC, c’est un vote contre la corruption », a renchéri Makhozi Khoza, l’une des rares parlementaires de l’ANC à revendiquer son vote anti-Zuma.

Une forme affaiblie et précaire du pouvoir

L’issue du scrutin s’est jouée de peu : la motion a été rejetée avec 21 voix d’avance, soit moins que le nombre d’abstentions et d’absents réunis. Avec 177 voix pour, celle-ci fait beaucoup mieux que la précédente motion de défiance de novembre 2016 (126 votes pour, 214 contre). Une victoire en demi-teinte pour Jacob Zuma à la fin de son deuxième et dernier mandat, alors que son départ n’est qu’une question de mois. « Cette victoire sera la continuation d’une forme affaiblie et précaire du pouvoir, parce qu’au fond, il reste un embarras pour son pays. Et c’est une situation qui impose une pression massive sur son parti, l’ANC », analyse Susan Booysen, de l’université de Witwatersrand, citée par l’agence Bloomberg.

Le parti de Mandela, plus contesté que jamais, voit ses guerres intestines singulièrement renforcées, alors qu’il doit désigner en décembre le successeur de Zuma à sa tête pour affronter les élections générales en mai 2019.

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