Perpignan - manifestation pour le départ de Bongo du Gabon - 30 septembre 2017. / © F3 LR O.Meyer

Sit-in, localisation de biens mal acquis gabonais et congolais, opération surprise au sein d’une ambassade… Afin de dénoncer les régimes autoritaires d’Ali Bongo et Denis Sassou-Nguesso, les opposants exilés en France profitent d’Internet et de leur liberté pour multiplier les happenings.

Mais que font-ils donc dans cette banlieue parisienne, errant devant une villa cossue dotée d’un grand jardin ? A Saint-Nom-la-Bretèche (Yvelines), certains voisins ont dû être intrigués par l’étrange manège de ces six Africains à l’accoutrement parfois exotique : pantalon rose et canotier pour l’un, tunique en pagne vert émeraude et bob en feutre pour l’autre, chemisette jaune canari pétant pour un troisième… Ils traînent dans la rue, filment par-dessus les murs de la villa qui attire leur curiosité, puis se lancent soudain dans de vigoureuses diatribes en fixant la caméra d’un smartphone. Les voilà qui zooment sur le parking qu’on découvre de loin rempli de voitures de luxe : «Regardez, peuple congolais, voilà les voleurs du Congo-Brazzaville ! Tout l’argent du Congo est là», martèle dans un souffle la voix off qui commente ces images, postées sur Facebook en ce début de semaine.

Cette vidéo n’est que le dernier avatar d’une guerre virtuelle qui se livre à coups d’images sur les réseaux sociaux. Une bataille féroce en réalité, qui voit s’affronter des opposants africains exilés en France, face aux tenants des régimes qu’ils combattent, et dont les barons ont souvent eux aussi un pied dans l’Hexagone. En l’occurrence, dans la vidéo évoquée, il s’agit bien de dénoncer l’opulence dans laquelle vit, quand il est en France, un notable proche de l’inamovible président du Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso.

Griffes

Depuis peu, on les appelle les «africtivistes» : ce sont des cybercombattants, pour lesquels les réseaux sociaux sont devenus une nouvelle arène politique. Non pas uniquement pour dénoncer verbalement, «à l’ancienne», les régimes autoritaires qu’ils ciblent. Mais plutôt pour mener des actions, filmées et mises en ligne, qui revigorent les combats en cours. Ces temps-ci, les diasporas de deux pays d’Afrique centrale sont en pointe dans cette nouvelle forme d’activisme, du moins depuis la France. Elles sont originaires du Congo-Brazzaville et du Gabon, pays voisins qui partagent beaucoup de caractéristiques. Tous deux sont dirigés par le même régime depuis plus de trente ans. Soit par le même homme : Sassou-Nguesso qui, à l’exception d’un intervalle de cinq ans, règne sans partage à Brazzaville depuis 1979. Soit par la même famille : Ali Bongo est arrivé au pouvoir en 2009, après la mort de son père, Omar Bongo, qui avait passé quarante-deux ans à la tête du Gabon.

Dans ces deux pays, l’espoir d’une alternance a été violemment balayé lors de scrutins contestables tenus en 2016. Et les deux principaux challengers lors de ces élections se retrouvent aujourd’hui dans les griffes des régimes qu’ils combattent. L’un, Jean Ping, se trouve en résidence surveillée et interdit de sortie du territoire, pour avoir osé défier Ali Bongo. L’autre, le général Jean-Marie Michel Mokoko, en prison : détenu pendant deux ans sans jugement à Brazzaville, il a été condamné le 11 mai à vingt ans de réclusion à l’issue d’un procès expéditif. Enfin, ces deux pays sont également dotés d’immenses richesses naturelles, qui échappent à des populations plongées dans une pauvreté absolue, mais permettent à leurs dirigeants et à leurs entourages de mener un train de vie luxueux, notamment en France.

C’est ce qu’a voulu dénoncer la vidéo de Saint-Nom-la-Bretèche. Mais c’est aussi ce qui intéresse les juges français chargés depuis 2010 de l’enquête dite des «biens mal acquis», qui ont dans le collimateur les patrimoines des familles Bongo et Sassou-Nguesso, dont trois proches ont déjà été mis en examen. Reste que les instructions judiciaires traînent en longueur. Et, en attendant, les deux chefs d’Etat continuent de s’afficher sur la scène internationale comme les dirigeants légitimes de leurs pays. Au grand dam de leurs diasporas. «Si on agit ici, c’est pour tenter de briser ce silence médiatique. Au pays, les gens vivent dans la peur. Les manifestations sont systématiquement réprimées, la situation économique et sociale ne cesse de se dégrader. L’impression d’accalmie est trompeuse. Et notre rôle, c’est de le rappeler par des actions ciblées qui incitent aussi les gens sur place à garder espoir», confesse Eric (1), qui a dû fuir le Gabon après les élections de 2016 et se retrouve désormais au premier rang de ces néomilitants.

«Cellule spéciale»

Les activistes gabonais sont de loin les mieux organisés. Chaque samedi, depuis les élections de 2016, ils se retrouvent au Trocadéro à Paris pour un sit-in suivi, en principe, d’une marche jusqu’à l’ambassade du Gabon, située en face du jardin du Ranelagh, dans le XVIe arrondissement. «Sauf que, depuis quelques mois, la préfecture ne nous accorde l’autorisation pour la marche qu’une fois par mois. Les autres semaines, on doit se contenter du sit-in», s’étonne Eric. Alors, vendredi 1er juin, ils ont encore tenté d’innover. S’introduisant par petits groupes au sein de l’ambassade, «comme si on venait demander un visa ou un papier administratif», ils ont pris d’assaut le hall une fois regroupés. Puis, aussitôt, jouant sur la surprise, ont décroché la photo officielle d’Ali Bongo, joyeusement piétinée au passage, pour la remplacer par celle de Jean Ping. «Le vrai président du Gabon», proclament-ils, entre chansons et applaudissements, sur la vidéo qui, bien évidemment, a fait le buzz sur Facebook Live. En janvier, les mêmes avaient réussi à s’introduire de nuit dans un hôtel particulier appartenant à l’Etat gabonais dans le VIIe arrondissement, filmant les mêmes scènes, aussi festives que provocatrices à l’égard du pouvoir en place. «Nous avons une cellule spéciale qui réfléchit à ce genre d’actions. Pour l’ambassade, nous avions fait le guet pendant plusieurs jours avant de nous y introduire. L’idée : montrer qu’on ne lâche rien, qu’on n’accepte toujours pas ce hold-up électoral, dénoncé aussi bien par l’Union européenne, l’Union africaine ou l’Organisation internationale de la francophonie», ajoute encore Eric.

Au lendemain des élections présidentielle et législatives françaises, les activistes gabonais avaient écrit à Emmanuel Macron ainsi qu’à tous les députés français pour solliciter un rendez-vous. Un seul d’entre eux, issu de la nouvelle majorité LREM, leur a proposé une rencontre, initialement fixée au 7 mars. Avant de se rétracter brusquement quatre heures plus tard, invoquant «un emploi du temps chargé», d’après des échanges de mails dont Libération a eu connaissance.

La stratégie de la nouvelle équipe Macron reste opaque aux yeux de la diaspora gabonaise en France. «Certes, on note qu’il n’a toujours pas reçu Ali Bongo, et tant mieux, mais il n’y a pas de positionnement clair», remarquent plusieurs opposants, qui regrettent de n’avoir jamais eu de réponse «du Président ou de son conseiller pour l’Afrique, malgré plusieurs sollicitations».

Mais que peut réellement faire la France au Gabon ? «Il y a toujours cette idée sous-jacente de non-ingérence dans les affaires internes d’un pays. Mais le Gabon et la France sont très liés ! Il y a plus de 10 000 expatriés et près de 400 militaires français chez nous. Par ailleurs, le Parlement européen lui-même a demandé à la France de s’impliquer dans la crise gabonaise», note Eric. Référence à une résolution adoptée le 14 septembre par le Parlement européen, qui «demande instamment à la France, en particulier, en raison de ses liens historiques forts avec le Gabon, de peser de tout son poids politique et économique sur le gouvernement gabonais».

Reste que Paris n’est pas seulement le siège de ces start-up de cybercombattants africains. La capitale française est aussi parfois le théâtre de violences qui se répercutent aussitôt sur la Toile. C’est notamment le cas pour les activistes du Congo-Brazzaville. Quelques jours avant de s’aventurer du côté de Saint-Nom-la-Bretèche, l’un des membres de ce «commando», Roland Nitou, a déposé plainte après avoir été agressé, le 29 mai en pleine rue, «par un homme qui a surgi d’une Mercedes noire pour se jeter sur moi et me tabasser violemment jusqu’à l’intervention de la police», affirme l’intéressé. Un Taser sera trouvé sur l’homme arrêté, qui restera détenu trois jours avant d’être relâché. Ce dernier, identifié comme Edgard Bokilo, est bien connu des réseaux sociaux congolais pour animer une page Facebook à la gloire de Denis Sassou-Nguesso. «Et c’est sur cette même page Facebook que j’ai été plusieurs fois personnellement menacé», accuse Roland Nitou, qui montre des captures d’écran sur lesquelles des individus au regard peu charitable évoquent les noms de ses parents restés au pays, voire l’apostrophent directement d’un «on te retrouvera».

Champagne

Pour Roland Nitou, l’attaque du 29 mai est autant le résultat de ces menaces virtuelles que d’un timing précis puisqu’il se rendait, ce jour-là, à une manifestation pour protester contre la présence de Sassou-Nguesso à Paris. Une vidéo, filmée par les partisans de Sassou eux-mêmes et postée sur YouTube sous le titre «Roland Nitou humilier» (sic), témoigne d’ailleurs de la présence lors de l’agression d’un garde du corps du président congolais. Cet homme n’a pas été interpellé, et aurait été renvoyé à Brazzaville. Quant à Edgard Bokilo, il a lui-même filmé et posté sur Facebook son départ vers Brazzaville : assis en classe affaires et sirotant du champagne, il affirme être «un homme libre, qui a le moral». Malgré le dépôt d’une plainte et les quatre jours d’invalidité accordés à Roland Nitou, le juge n’a visiblement pas jugé utile de procéder à une confrontation entre les deux protagonistes de l’affaire, qui se renvoient désormais la responsabilité de l’affrontement par réseaux sociaux interposés.

Dans la vidéo filmée à Saint-Nom-la-Bretèche, Roland Nitou apparaît lui aussi. Tout sourire, il affirme : «Malgré l’agression dont j’ai été victime, nous sommes toujours debout.» Les cyberbatailles ne sont donc pas finies. Et Paris reste bien, pour les diasporas africaines, une sorte de «Françafrique 2.0» : la capitale d’un (ex-)empire virtuel, où tous les coups sont permis.

(1) Le prénom a été modifié.

Maria Malagardis

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