Le franc CFA veut-il survivre par l’eco?

Alors que l’Afrique de l’Ouest attend sa monnaie commune, la disparition annoncée du franc CFA sème la confusion. Comme si la zone franc cherchait une planche de salut à travers l’eco.

Présentateur : Samedi dernier, le 21 décembre, vous évoquiez les « certitudes d’espérance » par rapport à l’avenir de l’Afrique. Et quelques heures plus tard, à Abidjan, le chef de l’État ivoirien, aux côtés de son homologue français, annonçait la fin du franc CFA et la naissance de l’eco, la monnaie ouest-africaine. On parle là d’une revendication de l’opinion publique africaine. Peut-on dire qu’une espérance vient d’être comblée ?

Non, hélas ! Non. Et c’est d’autant plus regrettable que la phase dans laquelle on semble s’engager donne une désagréable impression de précipitation, comme si l’on avait voulu court-circuiter la naissance du véritable eco. Les fondements de cet eco semblaient clairs, pourtant, et les peuples commençaient même à intégrer son avènement dans leurs rêves de sursaut de l’Afrique.

Lancer un eco arrimé à l’euro, avec une garantie de la France, n’était, en rien, le projet ouest-africain annoncé par lequel les peuples de la sous-région, particulièrement ceux de l’actuelle zone franc, espéraient renouer avec leur destin et le vivre pleinement. Très sincèrement, il est aussi vain que prétentieux d’espérer qu’un pays comme le Nigeria viendrait se ranger sous cette bannière d’un CFA réaménagé. Le Ghana n’accepterait pas davantage de se mettre derrière un eco « made in Uemoa » (Union économique et monétaire ouest-africaine).

Mais c’est chez les « francophones » – appelons-les ainsi – que l’on entend de plus en plus de voix s’élever contre l’annonce d’Abidjan pour souhaiter que les chefs d’État de la Cédéao reprennent rapidement l’initiative, pour enrayer une cacophonie qui pourrait s’avérer néfaste. Le continent est prêt pour des avancées audacieuses. Et il serait coupable de briser cet élan, par manque de cohésion. C’est de l’avenir des peuples qu’il s’agit.

Il n’empêche, l’Uemoa est la seule zone organisée, le seul modèle possible pour l’eco.

Construire un modèle de sérieux, de rigueur monétaire, n’est pas au-dessus de la sous-région. Le Ghana a des cadres extrêmement compétents. Le Nigeria aussi, et ils sont nombreux au plus haut niveau, aux États-Unis et ailleurs. La Côte d’Ivoire compte des cadres formés dans les meilleures universités et écoles de France, des États-Unis et d’ailleurs, et il en est de même dans chacun des autres États.

Nul ne peut donc faire à l’Afrique l’affront d’imaginer qu’elle manque de profils pointus pour tous les compartiments, toutes les spécialités que requiert une monnaie crédible. Mais pour avancer sur des bases saines, il faut démarrer dans la clarté. Abidjan, pour tout dire, a été un faux-pas, fâcheux, mais pas irréversible. Et ce n’est pas avec des annonces comme celle-là que l’on fera taire les critiques contre le franc CFA, ou un quelconque succédané qu’on en extrairait.

Le dirigeant ivoirien était pourtant dans son rôle. Est-ce bien sérieux de lui demander de renoncer à ses prérogatives ?

Les enjeux actuels portent sur le destin de quelque 350 millions d’âmes et dépassent les considérations personnelles. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest ronronnait et semblait avoir atteint ses limites. Cet eco, nom tiré de la moitié du sigle anglais « ecowas » de la Cédéao, était une occasion rêvée. Le leadership véritable tient à la capacité de chacun à ne pas gâcher cette opportunité historique.

Un analyste ouest-africain (francophone) a résumé les enjeux en des termes on ne peut plus clairs : « L’intégration est notre seule chance, dit-il. Elle est très, très importante. Il ne faut pas laisser les intérêts politiques du moment de quelques chefs d’État, ou même de quelques États, saper sa marche vers l’intégration, qui est la seule opportunité pour les pays de l’Afrique de l’Ouest, comme de l’Afrique centrale, et des autres régions, pour constituer une masse critique d’expertises, au plan économique, et mutualiser les forces, les énergies et les ressources, pour peser sur l’échiquier international. »

L’Afrique a 60 ans, dans trois jours. On ne peut plus se permettre de rater des rendez-vous avec l’histoire. Car cette monnaie peut être une étape cruciale vers une refondation du panafricanisme. L’Afrique de l’Est créera sa monnaie. L’Afrique australe se rangera derrière l’Afrique du Sud et son rand. Même l’Afrique centrale pourrait nous surprendre.

Il ne faut pas oublier que dans le compte d’opération jusqu’ici logé dans les livres du Trésor français, cette zone de l’ancienne Afrique équatoriale française représentait les deux tiers, et l’Afrique de l’Ouest n’abondait que pour un tiers.

Même au sein de l’Uemoa, les Africains avaient observé, ces dernières semaines, quelques dissonances entre Alassane Ouattara et Mahammadou Issoufou.

Le chef de l’État nigérien est sans doute le plus au fait de ce qu’est censé être l’eco, puisque depuis plus de cinq ans, c’est à lui et à son homologue ghanéen, John Dramani Mahama, que les chefs d’État de la Cédéao avaient confié la charge de réfléchir à cette monnaie commune. On ne peut plus tergiverser à une étape aussi cruciale.

Exprimez-vous!

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Articles apparentés

Pénuries, faim et pauvreté : les Africains inquiets des conséquences du coronavirus

Selon une enquête menée dans huit pays, 81 % des personnes interrogées se disent confiantes dans la capacité de leurs dirigeants à limiter les...

Confinement et Covid-19 : mi-juin, le début de la fin du cauchemar ?

Le pic du Covid-19 est espéré pour la mi-juin au Gabon, marquant ainsi le début de la fin la terrible pandémie. Un espoir qui...

Coronavirus: l’Afrique face à la pandémie le dimanche 31 mai

Selon Africa CDC, le Centre africain de prévention des contrôles des maladies, le continent recensait ce samedi 142 289 cas de Covid-19, et 4...

Sénégal: la recrudescence des cas de coronavirus inquiète les autorités

Des mesures sanitaires plus strictes entreront bientôt en vigueur à Dakar, a annoncé le ministre de la Santé sénégalais samedi 30 mai en conférence...

RDC: l’ONU inquiète face aux intimidations, arrestations et détentions arbitraires

En République démocratique du Congo (RDC), les Nations unies s’inquiètent d’une dégradation du respect des droits de l’homme dans certaines provinces. Intimidations, arrestations et...

Coronavirus : l’étude du « Lancet » sur la chloroquine est-elle « foireuse », comme l’affirme le professeur Didier Raoult ?

De nombreux scientifiques, défenseurs ou non de l'utilisation de cet antipaludique pour traiter le Covid-19, pointent des zones de flou dans la méthodologie et...

Suivez-nous!

1,335FansLike
125FollowersFollow
0SubscribersSubscribe

RÉCENTS ARTICLES

Coronavirus : 3 nouveaux décès soit 20 depuis le déclenchement de la pandémie au Gabon

Le Gabon a enregistré 3 nouveaux décès liés au Covid-19, soit au total 20 morts depuis le déclenchement de la pandémie dans le pays...

Coronavirus : Le dépistage payant qui fait jaser

Coronavirus oblige, dans plusieurs structures sanitaires de Libreville, les patients soumis à certains examens médicaux sont contraints de se faire dépister mais à leurs...

Gabon: imbroglio autour du paiement des pensions retraite des agents contractuels et auxiliaires des Douanes

Voilà près d’un an que les agents contractuels et auxiliaires des Douanes retraités broient du noir. Pour cause, ces derniers n’auraient toujours pas perçu...

Lutte contre le Covid-19 : Le rappel à l’ordre de Matha

Le ministre de l’Intérieur a regretté, le 1er juin, le relâchement dans l’observation des mesures barrières visant à lutter contre le Covid-19, à l’instar...

Pascal Houangni Ambouroue va lancer un audit financier pour justifier la gestion décriée de la gratuité d’eau et d’électricité

Le ministre de l’Energie et des ressources hydrauliques, Pascal Houangni Ambouroue, a annoncé dans « Union », le quotidien progouvernemental qu’il va lancer un...