Homosexualité : le grand défi de la dépénalisation face à l’indignation collective

Quelques semaines après la dépénalisation de l’homosexualité au Parlement, beaucoup continuent de croire à un possible revirement des autorités gabonaises face à la contestation qui ne faiblit pas. Chercheur associé au Centre de recherche en poétique, Histoire littéraire et linguistique (CRPHLL) de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, en France, Fabrice Eko Mba estime pour sa part que le gouvernement est confronté à un défi majeur : jongler entre sa volonté de modernité et l’indignation profonde des populations de tous bords.

Depuis un peu plus d’une semaine, un vent violent d’hystérie et d’indignation souffle sur le Gabon, suite à un projet de loi visant à dépénaliser l’homosexualité porté par le Premier ministre Julien Nkoghe Bekale devant l’hémicycle des deux chambres parlementaires que sont le Sénat et l’Assemblée nationale. L’homosexualité ne laisse personne indifférent et le sentiment général de colère en cours en ce moment dans ce petit pays du centre-ouest de l’Afrique le prouve une nouvelle fois. Heurtés moralement, les Gabonais s’indignent devant le projet de loi de leur Premier ministre, soutenu par Sylvia Bongo, première Dame du Gabon et épouse d’Ali Bongo, le chef de l’État, faut-il le préciser. Cette vague d’indignation et d’hystérie peut se comprendre à juste titre ; le Gabon est peuplé de Bantous, en grande majorité, et de chrétiens catholiques et protestants, pour l’essentiel.

Nous avons donc affaire dans ce petit pays d’environ deux millions d’habitants à une population encore très attachés aux valeurs ancestrales, à la conformité sociale ainsi qu’à la cellule familiale de type traditionnel qui veut qu’un homme doit pouvoir se marier avec une femme pour avoir des enfants et se reproduire. Mais qu’est-ce que l’homosexualité au juste ? L’homosexualité s’oppose à l’hétérosexualité impliquant un homme et une femme. Elle se laisse découdre comme une pratique sexuelle inversée qui met en jeu deux personnes de même de sexe : un homme et un homme ou une femme et une femme. Certains pour mieux la caractériser parlent de monosexualité ou de sexualité déviante traduisant ainsi son côté peu conventionnel.

L’homosexualité, thème intéressant de culture générale, déchaine les passions, suscite de vives réactions et chacun, en s’inscrivant dans le débat, vient souvent avec des avis bien tranchés. Debout face aux Députés et Sénateurs, Julien Nkoghe Bekale, regard fixe et rassurant, présente son projet de loi en s’appuyant sur les mobiles essentiels de lutte contre toutes les formes d’oppression de l’être humain, et de protection des droits des minorités. Très actif sur les réseaux sociaux, le peuple gabonais lui rétorque en déplorant la déchéance morale et culturelle vers laquelle s’oriente le gouvernement. Je ne sais pas s’il vaut mieux avoir tort avec le peuple gabonais qu’avoir raison avec le Premier ministre Julien Nkoghe Bekale. Surtout que ce nouveau projet de loi, décidé en conseil de ministres, intervient moins d’un an seulement après l’entrée en vigueur de l’alinéa 5 de l’article 402 du Code pénal qui condamnait avec fermeté l’homosexualité.

Qu’est-ce qui peut donc bien expliquer un tel rétropédalage ? C’est la question que tout le monde se pose au Gabon. Le rétropédalage s’explique peut-être ici par l’urgence de modernité ou tout simplement par le besoin d’affirmation des minorités qui en ce début des années 2020 se fait entendre et ressentir de manière encore plus virulente. Sommes-nous en marche vers la dictature des minorités ? Je ne saurai m’y avancer. Quoique…

Toutefois, voyons-nous peut-être là l’arrivée brutale de ce que Gilles Lipovetsky appelle « l’ère du vide » qui, à travers le procès de personnalisation qui l’accompagne, veut qu’on décentre toutes les communautés humaines afin de laisser librement s’exprimer tous les tabous ainsi que le pluralisme des valeurs et croyances en cours dans la contemporanéité d’aujourd’hui.

Mon intention ici n’est pas d’approuver ou de rejeter le projet de loi visant la dépénalisation de l’homosexualité, mais de rappeler au passage qu’il est impossible d’envisager la modernité sans une remise en question réfléchie des fondements culturels et des mœurs. Nos sociétés africaines, pour poursuivre leur évolution, seront toujours amenées dans le futur à admettre certaines valeurs qui ne font pas partie de leurs traditions. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, dit l’adage, tout comme la modernité ne s’envisage pas non plus sans faire appel à la déconstruction des us et coutumes. Car la question centrale qui est au cœur de ce projet de loi, c’est l’idée de progrès que les sociétés africaines contemporaines poursuivent depuis les années 1950. Pays ouvert et résolument tourné vers la modernité, le Gabon, pour anticiper tout risque d’homophobie, oriente cette idée de progrès vers une véritable réforme sociétale avec pour enjeu capital le droit pour tout un chacun de disposer librement de son corps.

La dépénalisation de l’homosexualité fait souffler sur le Gabon un vent d’émancipation véritable des individus étouffés jusque-là par les normes sociales, et ouvre par la même occasion la voie à une mutation sans précédent des mentalités. Autrement dit, le projet de loi défendu par le gouvernement gabonais s’inscrit dans le cadre du principe de self-ownership qui désigne chez les libertariens le droit moral exclusif pour chaque individu d’être maître de son corps et de régir sa propre vie comme il l’entend.

Le Gabon que Julien Nkoghe Bekale et son gouvernement appellent de leurs vœux est celui d’un pays, d’un espace vital, où chacun pourra (enfin) jouir de son corps et aimer qui il veut sans se rendre coupable ou victime de quoi que ce soit. Dans les sociétés de démocratie libérale ou les sociétés de type comtien comme le Brésil, le corps est souvent mis en avant comme le lieu d’affirmation des droits et libertés individuels ; ce qui sous-entend que l’individu est le propriétaire absolu de son corps et que les autres n’ont rien à redire à l’usage qu’il fait de celui-ci et de sa personne. Même si, à en croire Hannah Arendt, cette idée de l’individu comme maître absolu de son corps n’a guère de quoi nous rassurer… Bref, c’est un autre débat.

La loi sera votée. Mais son entrée en vigueur saura-t-elle efficacement freiner les dérives de l’indignation populaire ? Jusqu’où les homosexuels pourront-ils vivre en toute quiétude leur sexualité dans un pays comme le Gabon où l’éthique individuelle est encore entièrement soumise à la morale collective ? Quelle va être la place réservée aux homosexuels dans la société gabonaise ? Et sur quelle base se construiront les nouveaux rapports avec leurs compatriotes dits hétérosexuels ?

Ce qui est intéressant avec ce projet de loi portant sur la dépénalisation de l’homosexualité, c’est que les interrogations qu’il soulève prennent des allures de véritables questions de philosophie morale et politique. Car ici, au-delà de la question du droit de chacun de disposer de son corps, une autre grande question se pose, celle de l’individualisation de la société, laquelle libère l’individu du poids des us et coutumes de manière à lui permettre de vivre pleinement la sexualité de son choix.

S’orientant dans cette perspective, il est aisé de constater que cette individualisation, qui affranchit les homosexuels ou tout autre sujet autonome libre de soi-même, entraîne d’autres interrogations pour le moins complexes encore. En effet, si je suis maître de mon corps et de moi-même, comment alors surmonter le risque de renfermement dans le repli narcissique pour continuer à participer à la citoyenneté ? Que dois-je attendre des autres et de la société dans son ensemble? Que dois-je faire et quelles sont les attentes de mes concitoyens vis-à-vis de ma personne? Que m’est-il permis d’espérer ? Autant d’interrogations qui interpellent ici la responsabilité du politique qui se doit en permanence d’apporter à chaque citoyen des conditions nécessaires de bien-être pour éviter des inégalités, des sentiments d’exclusion et de marginalisation.

Un des porte-paroles du Parti démocratique gabonais (PDG) disait il y a quelques jours que si le Chef du gouvernement milite tant pour la dépénalisation de l’homosexualité, c’est, en fait, pour mieux arrimer le pays aux « normes internationales ». Cette intervention du porte-parole du PDG, jugée insensée sur les réseaux sociaux, avait au moins le mérite de nous faire part du fait que l’objectif visé par ce projet de loi portant sur la dépénalisation des pratiques homosexuelles en terre « gaboma » est, entre autres, celui d’adapter le citoyen gabonais aux exigences de la mondialisation libérale qui, si elle libère l’individu des normes traditionnelles, est aussi génératrice, et fort malheureusement, des chômeurs, des désœuvrés, des gens exclus et en manques de repères considérés comme inutiles pour la société.

Je me suis réveillé ce matin avec des idées plein la tête, je bouillonnais intérieurement, j’avais à ce moment précis un grand besoin de conforter mes intuitions. Je pensais à un livre en particulier De la division du travail social d’Émile Durkheim qui montre comment le travail, conféré à tous dans les sociétés modernes, crée entre les citoyens de nouveaux liens de solidarité qui font que chacun y parvient à s’épanouir pleinement en s’assumant dans ce qu’il est avec ses croyances, ses goûts et ses couleurs. Mais, faute d’avoir cet ouvrage dans ma bibliothèque personnelle, je me suis agrippé au livre d’Alain Marie au titre évocateur de L’Afrique des individus dont l’argumentation interpelle sur le fait que la libéralisation des mœurs n’a de sens que si elle est accompagnée d’un projet économique efficace de croissance infinie de production et de consommation.

S’appuyant sur le contexte précis des sociétés ouest-africaines contemporaines, ce magnifique ouvrage collectif met l’accent sur les dangers d’une libéralisation excessive des mœurs conçue et élaborée sans efficacité économique. Ses dangers sont multiples et de plusieurs ordres, allant de la désagrégation sociale, à l’insécurité, aux inégalités, ainsi qu’à l’exclusion des uns et à la marginalisation des autres. Les auteurs qui y interviennent confortent bien mes intuitions sur le fait que la dépénalisation de l’homosexualité, qui participe ici de la libéralisation des mœurs, ne saurait aller sans une politique de gouvernance axée sur la recherche permanente des conditions d’amélioration de la qualité de vie des populations dans leur globalité, sans distinction d’obédience religieuse, d’origine sociale ou d’orientation sexuelle.

En dépénalisant l’homosexualité, contre vents et marées, contre l’indignation et l’hystérie populaires, oui, on est bien d’accord, le Gabon vient de faire un grand pas dans sa longue marche vers la modernité. Cependant, cette nouvelle loi, présentée comme un enjeu de démocratie et de respect des droits de chacun, n’aura vraiment de sens que si elle est accompagnée d’une meilleure gestion du pays parfaitement adaptée aux besoins sociaux des populations. Autrement dit, rendre légale l’homosexualité, puisque c’est de cela dont il est question ici, ne pourra s’imposer à tous dans un pays en développement comme le Gabon que si le gouvernement se lance dans une politique d’organisation sociale de lutte contre la pauvreté où les différences entre individus se négocieraient pacifiquement avec moins de tensions et plus de compromis.

Le défi majeur qui attend le gouvernement gabonais est celui d’amener les populations à voir dans cette dépénalisation de l’homosexualité, non pas un vecteur de dépravation des mœurs, mais l’adoption simplement d’un nouveau facteur de renforcement des liens sociaux et d’unité morale.

Par Fabrice EKO MBA, Chercheur associé au Centre de recherche en Poétique, Histoire littéraire et linguistique (CRPHLL) de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (France).

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