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Janis Otsiemi : « Je révèle à la société gabonaise ses tares les plus méprisables ! »

Janis Otsiemi trouve le ton exact pour rendre l'ambiance des bas-fonds de Libreville. © AFP
Avec « Le Chasseur de lucioles », l’écrivain gabonais signe une oeuvre pimentée, écrite dans une langue inventive.

Après Peau de balle, La vie est un sale boulot et La bouche qui mange ne parle pas, l’écrivain gabonais Janis Otsiemi publie un nouveau polar, Le Chasseur de lucioles, aux éditions Jigal. Si l’intrigue n’est pas révolutionnaire – des policiers courant après un tueur de prostituées et un gang de malfrats -, la verve avec laquelle elle est racontée lui donne une douce saveur pimentée. Entre argot, proverbes, néologismes et expressions locales, l’auteur trouve le ton exact pour rendre l’ambiance des bas-fonds de Libreville et en exprimer les remugles. Âmes sensibles, esprits prudes, restez sur vos gardes. Rencontre (par e-mail), avec un écrivain qui ne mâche pas sa langue !

Jeune Afrique : Vous écrivez des essais et des polars. Est-ce deux manières différentes d’aborder la même réalité ?

Janis Otsiemi : Oui. Le but poursuivi demeure le même, faire avouer à la société gabonaise ses tares les plus méprisables. Corruption, détournement des deniers publics, népotisme et j’en passe…

Rares sont les auteurs africains à faire le choix du polar. Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

Aujourd’hui, j’utilise les ficelles du polar pour donner ma vision de la société gabonaise

J’ai grandi dans les États-Unis d’Akébé, un gros bidonville de la capitale où la vie est assez rude. Au début, je voulais décrire la vie dans les bidonvilles pour mes amis. Aujourd’hui, j’utilise les ficelles du polar pour donner ma vision de la société gabonaise. Quoi qu’on en dise, le polar offre aussi un regard sur la société.

Quel retour avez-vous de la part de vos compatriotes ?

Le genre est peu connu, mais mes polars reçoivent un accueil chaleureux. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il existe un lectorat pour ce genre de littérature. L’un de mes polars, La vie est un sale boulot, a reçu le Prix des lettres du Parti démocratique gabonais [PDG, NDLR] en 2010.

Vous prenez un malin plaisir à métisser la langue française. N’avez-vous pas peur de tomber dans l’exotisme ?

J’aime bien jouer avec la langue française. Ce n’est pas ma langue maternelle, et elle me parvient souvent avec son histoire, ses senteurs gauloises qui ne sont pas les miennes. Alors je suis contraint de la brutaliser un peu pour la posséder comme on possède une femme, peut-être aussi pour prendre ma revanche sur le colonisateur, pourquoi pas. Il n’y a là rien d’exotique. Il existe partout en Afrique un français parlé.

Vous n’êtes pas tendre avec les élites gabonaises…

Les élites gabonaises, surtout les hommes politiques, semblent avoir acquis le droit divin de parler au nom des autres et n’acceptent pas qu’on s’interroge sur leur métier, leurs actions. Écrire un livre sur la vie politique gabonaise est souvent perçu comme un crime de lèse-majesté ou un complot. Mais je n’ai jamais été inquiété pour mes essais politiques.

Ali Bongo souffle le chaud et le froid, fait un grand écart entre rupture et continuité. On a l’impression d’être dans une espèce de brouillard.

Comment évolue la vie politique au Gabon depuis la mort d’Omar Bongo Ondimba ?

Ali Bongo souffle le chaud et le froid, fait un grand écart entre rupture et continuité. On a l’impression d’être dans une espèce de brouillard. L’émergence dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles n’est pour l’instant qu’un slogan creux. Les mots n’ont de sens que ce que l’on veut y mettre. L’opposition quant à elle est en débandade. Elle ne s’est pas renouvelée depuis plus de vingt ans. Conséquence : elle n’est plus qu’un mouroir de cadavres politiques. Mais une chose est certaine. Le Gabon d’Ali n’est plus le Gabon d’Omar.

Vous êtes plus tendre avec les prostituées, les voleurs à la tire, les petits voyous…

On ne peut pas prêcher l’honnêteté dans un pays quand certains s’en mettent plein les poches impunément au plus haut sommet de l’État. Cette phrase résume à elle seule la philosophie des filous et autres dans les bidonvilles de Libreville. J’en sais quelque chose pour y avoir grandi.

Vivez-vous de votre écriture ?

Quand j’ai commencé à écrire, mon père trouvait que je perdais mon temps, car il ne connaissait pas un écrivain gabonais qui vivait de ses livres. Il n’avait pas tort. Je travaille aujourd’hui dans un groupe privé, à Libreville, pour mettre un peu d’huile dans les feuilles de manioc de ma femme.

Le polar a-t-il toujours été présent dans votre vie ?

Quand j’ai commencé à écrire des polars, je ne voulais pas faire de pâles copies de ce qui se fait dans le genre en Europe ou ailleurs. Car l’Afrique a la matière. Il suffit d’ouvrir les pages « Faits divers » d’un journal local pour vous en rendre compte. Je me sens plus proche des auteurs comme Frédéric Dard, Albert Simonin, André Héléna, David Goodis, James Ellroy et autres pour leurs styles argotiques et leurs univers interlopes et misérabilistes.

Quels sont vos projets ?

J’écris en ce moment un polar et un dictionnaire sur les girouettes de la vie politique gabonaise. Je publierai dans quelques mois, à compte d’auteur, un essai politique sous le titre Ali Bongo m’a tuer, que j’emprunte aux journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme. En trois ans de magistère, Ali Bongo s’est révélé un « tueur » en politique. Les cimetières de l’émergence fourmillent aujourd’hui des cadavres d’anciens barons du bongoïsme, de hauts fonctionnaires de l’administration, de dirigeants des entreprises publiques et parapubliques, de hiérarques du Parti démocratique gabonais et, collatéralement, de ceux d’opposants radicaux ou modérés. Et ce n’est pas fini. L’émergence est mortifère. Quant à mon prochain polar, il parlera des voleurs de sexe. Vous savez, ces types qui vous font disparaître les bijoux de famille après vous avoir tendu la main.

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Propos recueillis par Nicolas Michel

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