La Côte d’Ivoire suspendue à l’assaut final contre Gbagbo

Les combattants pro-Ouattara ont attaqué mercredi à Abidjan la résidence du président sortant Laurent Gbagbo, qui continue de négocier avec l’ONU. La justice internationale souhaite ouvrir une enquête sur les massacres.

Plus de quatre mois après le scrutin présidentiel du 28 novembre, une page d’histoire est en train de se tourner en Côte d’Ivoire. Lassées d’attendre l’issue des pourparlers engagés avec Laurent Gbagbo, les forces armées d’Alassane Ouattara ont décidé d’intervenir manu militari pour capturer le président sortant, retranché dans un bunker avec quelques fidèles. Un assaut qui semble s’être heurté à une résistance féroce. Les riverains de la résidence présidentielle ont évoqué « une lutte terrible », marquée par d’importants échanges de coups de feu et de violentes explosions. Mercredi soir, un calme inquiétant était revenu dans ce quartier appelé Cocody, sans qu’il soit possible de dire précisément qui avait l’avantage sur le terrain. Les soldats du président ivoirien reconnu par la communauté internationale obéissent à des consignes précises : « Alassane Ouattara a donné des instructions formelles pour que Gbagbo soit pris vivant car nous voulons le traduire en justice », a indiqué un porte-parole. Accusée d’interventionnisme par le camp du président sortant, la France a démenti toute participation aux combats. « Nous n’obéissons à aucune force politique en Côte d’Ivoire », a insisté le ministre de la Défense, Gérard Longuet. Paris agit officiellement en vertu de la résolution 1975 de l’ONU, qui vise à protéger les populations civiles. « Les militaires français ont neutralisé les armes lourdes de Gbagbo, sur le même principe que les opérations menées en Libye. Si la France voulait le renverser, cela serait fait depuis plusieurs années », estime Jérôme Evrard, ancien conseiller politique de l’ONU en Côte d’Ivoire.

Vers une enquête internationale

Le chef de la diplomatie, Alain Juppé, a tenu à préciser que les conditions de la reddition de Laurent Gbagbo avaient été fixées par Alassane Ouattara, et non par la France. Le président légitimement élu exige que son rival reconnaisse sa défaite. En vain : Laurent Gbagbo refuse toujours obstinément de céder le pouvoir malgré l’écroulement de son régime et la demande de cessez-le-feu de son armée. Un porte-parole des Nations unies a néanmoins assuré que les négociations avec la communauté internationale n’étaient pas interrompues. D’après Alain Juppé, les « conditions » du départ du président sortant sont « la seule chose qui reste à négocier ». Laurent Gbagbo pourrait chercher à obtenir un départ en exil dans un pays d’accueil, comme l’ont fait certains dictateurs africains. Mais la menace de représailles judiciaires risque de changer la donne : le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a annoncé mercredi qu’il souhaitait ouvrir une enquête sur les « massacres commis de façon systématique ou généralisée » en Côte d’Ivoire. « Le Bureau continue de recueillir des informations au sujet de ces crimes qui auraient été perpétrés par différentes parties du conflit », a précisé Luis Moreno-Ocampo, sans citer les personnes impliquées.

La menace de nouvelles violences

Déjà durement touchés, les Ivoiriens ne sont sans doute pas au bout de leurs peines. « A court terme, le risque de guérilla urbaine est réel. On ignore quelle sera l’attitude des Jeunes Patriotes de Charles Blé Goudé, des milices pro-Gbagbo ultra-violentes qui ont déjà attaqué à plusieurs reprises la population civile ainsi que les représentants de la communauté internationale », explique Jérôme Evrard. Pour ce spécialiste, la route vers la paix est encore longue. « Il est fondamental qu’un Parlement ivoirien soit rapidement élu dans la transparence afin d’exercer un contrôle démocratique sur le gouvernement d’Alassane Ouattara. Ensuite, la mise en place d’un programme de désarmement du pays représente une étape indispensable. Mais la pacification de la Côte d’Ivoire n’aura pas lieu si le nouveau président ne désarme pas ses propres partisans. C’est un vrai défi politique. »

Une enquête sur des massacres

Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Luis Moreno-Ocampo, a annoncé mercredi vouloir ouvrir une enquête sur des « massacres commis de façon systématique ou généralisée » en Côte d’Ivoire. Selon l’ONU et plusieurs autres organisations internationales, la prise de Duékoué, un important carrefour de l’Ouest ivoirien, le 29 mars, par les combattants des forces d’Alassane Ouattara, s’est accompagnée de massacres de grande ampleur, les bilans allant de 330 tués à un millier de « morts ou disparus ». « Le bureau continue de recueillir des informations au sujet de ces crimes qui auraient été perpétrés par différentes parties au conflit », a précisé M. Moreno-Ocampo.

Alassane Ouattara, qui a confirmé par écrit qu’il reconnaissait la compétence de la Cour, a communiqué des informations au bureau du procureur. La CPI, qui siège à La Haye, peut ouvrir une enquête sur saisine du Conseil de sécurité des Nations unies, comme dans le cas de la Libye, à la demande d’un Etat signataire du Statut de Rome, fondement juridique de la Cour, ou sur initiative du bureau du procureur. La Côte d’Ivoire, qui n’a pas ratifié ce statut, avait reconnu la compétence de la Cour en 2003 par une déclaration ad hoc. Celle-ci porte sur les crimes commis après septembre 2002, époque à laquelle Laurent Gbagbo avait été victime d’une tentative de coup d’Etat de la part des rebelles. Un examen préliminaire avait alors été ouvert et se poursuit. La CPI est le premier tribunal international permanent chargé de poursuivre les auteurs présumés de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide.

Par Marie-Laure Hardy

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