Dr. Daniel Mengara, Président de « Bongo Doit Partir – Modwoam »
Dr. Daniel Mengara, Président de « Bongo Doit Partir – Modwoam »

Il est des erreurs que même le moins bien préparé des chefs d’Etat ne doit jamais commettre. L’errance qui fait qu’Ali Bongo soit allé, en juin dernier, engager le Gabon dans un accord de libre circulation au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), un accord au demeurant totalement improvisé et dont les conséquences ne semblent point avoir été suffisamment pesées, a laissé plus d’un Gabonais médusé, mais aussi clairement irrité de voir ainsi le pays exposé à un véritable risque de déstabilisation dès le 1er janvier 2014, date d’entrée en vigueur dudit accord.

Pour éviter cette déstabilisation assurée de notre pays, le Gabon doit se retirer immédiatement de cet accord bricolé et signé à la va-vite. La Guinée Equatoriale, en décidant ce 8 novembre son retrait de cet accord, a donné le bon ton, le bon exemple. Le Gabon doit immédiatement suivre cet exemple.

Un accord de libre circulation ne doit jamais se signer à la légère. Et mettre précipitamment la charrue avant les bœufs comme l’ont fait les chefs d’Etat de la CEMAC n’est pas de nature à fournir un contexte d’application à la mesure des attentes communautaires. Il aurait fallu que les Etats se soient, au préalable, fixé des critères de convergence, donc des critères d’éligibilité qui donneraient un accès individuel à la zone de libre circulation au fur et à mesure que les Etats membres répondraient aux critères fixés. Dans ce contexte, admettre d’office tous les Etats sans condition aucune constitue une dangereuse hérésie.

Si j’avais été président du Gabon, voici ce que j’aurais fait ou proposé à nos partenaires de la CEMAC :

Il fallait, pour commencer, établir le principe de la libre circulation comme un principe à part qui ne s’appliquerait pas d’office en amont à tous les Etats car fixant des critères rigoureux vers lesquels chaque Etat membre se devait, plutôt, de converger s’il voulait, un jour en aval, faire partie de la zone de libre circulation.

Il fallait, par la suite, fixer une date-délai dans le futur à partir de laquelle des demandes d’entrée spécifiques et individuelles pouvaient être faites par chacun des Etats dès lors qu’il se sentirait prêt. Ceci aurait alors permis de déterminer si l’Etat requérant avait rempli, à la date de sa demande, les conditions donnant accès à la zone de libre circulation. Vu que l’accord avait été signé en juin 2013, il aurait fallu, à partir de ce moment, donner, par exemple, cinq ans à chacun des Etats membres pour remplir les conditions fixées avant que de faire une première demande d’intégration à la zone de libre circulation à l’horizon, par exemple, 2018.

Il fallait enfin que chacun des Etats membres soumette son adhésion à référendum pour permettre aux peuples respectifs de se sentir en phase avec une telle évolution.  Les critères d’admission auraient ainsi comporté plusieurs volets, dont, au minimum, le volet politique, le volet économique et le volet social.

Sur le plan politique, il aurait fallu établir des critères exigeant de chacun des Etats membres une démocratisation sans fards avec obligation de se doter d’institutions démocratiques fortes d’ici 2018. Ceci supposerait, donc, la mise en place dans chacun des pays de la CEMAC de mesures et réformes visant à une stabilité démocratique à même d’assurer que de potentielles instabilités politiques dans un pays membre donné ne viendraient pas déstabiliser le reste de la zone. Or, sur ce plan, aucun des pays de la CEMAC n’est prêt. Il suffit de regarder la situation politique dans chacun des pays : aucun des Etats membres de la CEMAC n’est une démocratie et la venue et/ou le maintien au pouvoir des divers présidents s’est partout fait soit par des moyens militaires, soit par des élections frauduleuses. Par exemple :

Guinée Equatoriale : Théodore Obiang Nguema Mbasogo est président depuis 1979 (34 ans) suite à un coup d’état et les rapports mondiaux sur la transparence, la corruption, les libertés et les droits humains dans ce pays ne sont nullement flatteurs.

Cameroun: Paul Biya est président depuis 1982 (31 ans), et ce dans un pays où les élections sont considérées truquées. Ici, les rapports mondiaux sur la transparence, la corruption, les libertés et les droits humains ne sont nullement flatteurs non plus.

Tchad: Idriss Deby, président depuis 1990 (23 ans) dans un pays foncièrement instable où les quatre derniers présidents se sont succédés par coups d’états depuis 1975 : Félix Malloum(1975-1979) qui renversa N’Garta Tombalbaye, Goukouni Oueddei (1979-1982), Hissène Habré (1982-1990), Idriss Deby (1990-2013). Les rapports mondiaux sur la transparence, la corruption, les libertés et les droits humains ne sont pas flatteurs à l’endroit de ce pays non plus.

Congo Brazzaville: Denis Sassou Nguesso est président depuis son coup d’Etat de 1997 (16 ans) après l’avoir été une première fois en 1979-1992 (13 ans).  Les rapports mondiaux sur la transparence, la corruption, les libertés et les droits humains au sein de son régime ne sont nullement flatteurs.

Gabon : Ali Bongo Ondimba, suite à des élections jugées frauduleuses tenues le 30 août 2009, succède à son père décédé en juin 2009 après 42 ans de pouvoir sans partage. Là encore, les rapports mondiaux sur la transparence, la corruption, les libertés et les droits humains ne sont nullement flatteurs.

République Centrafricaine : Michel Djotodia est président de ce pays depuis mars 2013 suite au renversement de François Bozizé (10 ans) qui avait lui-même renversé Ange-Félix Patassé (10 ans) qui avait gagné une élection démocratique contre André Kolingba qui avait renversé (une seconde fois) David Dacko (1960-1966 ; 1979-1981) qui, lui-même, avait été renversé par Jean-Bédel Bokassa (1966-1979) en 1966.

Est-ce avec des pays aussi politiquement instables que l’on fait une zone de libre circulation ? Or, la Centrafrique et le Tchad sont encore actuellement des pays à haut risque où, à tout moment, une guerre civile peut éclater. Le spectre d’un extrémisme islamique à l’image de celui qui a récemment mis à mal le Mali plane indubitablement aussi sur toute la zone CEMAC par l’entremise du Tchad. Et les conflits politiques ne sont pas non plus à écarter dans les autres Etats membres au vu de leurs déficits démocratiques.

Chacun des Etats membres doit, par la suite, démontrer non seulement sa capacité de contrôle aux frontières, mais aussi sa capacité de sécurisation des personnes et des biens. Les contrôles aux frontières supposent, au minimum, l’informatisation totale de chacun des pays et l’automatisation des vérifications d’identité à chacun des points de contrôle, qu’il s’agisse des postes-frontières, des aéroports ou des barrages de contrôles routiers. Ceci suppose aussi la connexion de ces outils à un fichier CEMAC central qui permettrait la vérification en temps réel de la validité des passeports biométriques délivrés au sein de la zone. La sécurisation des personnes et des biens suppose, également, des services policiers bien équipés capables, justement, d’assurer un suivi rigoureux des entrées et des sorties. Or, à ce jour, selon le journal Jeune Afrique du 21 novembre (en ligne), seuls le Cameroun et le Congo ont la capacité technique de délivrer des passeports biométriques CEMAC. Mais même dans ces cas-là, tous les autres critères de sécurité et de stabilité politique laissent à désirer. Aucun des pays n’est tout simplement pas encore prêt pour cette intégration.

Sur le plan socioéconomique, les performances en matière de progrès économiques et sociaux dans les pays membres sont encore piètres. Il y a d’abord le problème des économies de rente propres à des pays comme le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Congo et le Tchad. Ces pays n’ont aucune capacité de se soutenir durablement en dehors des produits de rente. Il y a aussi le simple problème de la pauvreté et de la mauvaise redistribution des ressources. La preuve, sur le plan du développement humain, le Gabon est 106e au monde sur 186 pays, la Guinée équatoriale est 136e, le Congo Brazzaville est 142e, le  Cameroun 150e, la République Centrafricaine 180e et le Tchad 184e. Avec la corruption endémique qui sévit dans tous ces pays et le manque de progrès au niveau des conditions de vie générales des populations, il est facile de voir qu’aucun de ces pays, sur ce plan non plus, n’est prêt pour une zone de libre circulation.

Il faut donc que ces pays, avant que d’ouvrir les frontières, se fixent des critères de stabilité et de stabilisation qui soient concrets, comme par exemple, atteindre, dans 5 ans, l’objectif d’un développement humain qui serait, par exemple, de 60/186, ce qui supposerait que les questions de sécurité, de gestion responsable et de progrès en matière de droits humains auront commencé à s’affirmer dans le sens qui puisse garantir à la zone CEMAC une certaine crédibilité en matière de libre circulation.

Sans fixer, au préalable et en amont, des critères d’entrée dans la zone de libre circulation projetée, et sans que ces entrées ne soient ratifiées par des consultations référendaires dans chacun des pays, ce sont plutôt les catastrophes humaines—migrations incontrôlées, réfugiés en tous genres, développement de xénophobies style « ivoirité »,  et pourquoi pas, des situations de « banyamulenguisation » à la congolaise—qui attendent les pays de la CEMAC.

Quoi qu’en ait dit Ali Bongo dans son discours du 17 août dernier, l’argument selon lequel l’accord ne prévoirait que des séjours de trois mois et « Il ne faut pas confondre circuler et s’installer » est un argument loufoque qui ne tient pas la route : de quels moyens sécuritaires le Gabon dispose-t-il pour reconduire à la frontière les illégaux qui auront étiré leur séjour au Gabon ? En matière de migration, on sait généralement quand les gens rentrent, mais la sortie, elle, c’est autre chose. Voilà pourquoi, même dans les pays développés, des séjours légaux ont fini par souvent se transformer en séjours d’immigration illégale. Quelle capacité le Gabon a-t-il pour faire mieux que la France ou les Etats-Unis dans ce domaine ? Et quelle capacité économique a le Gabon pour faire face à ce surplus de populations illégalement installées dans le pays ? Nous parlons bel et bien là d’une invitation à l’invasion incontrôlée, oui !

Une seule chose demeure claire : Le Gabon, à l’instar de la Guinée Equatoriale, doit se retirer tout de suite de cet accord de libre circulation, avant qu’il ne soit trop tard. Les Gabonais, qui n’ont pas été consultés, n’y sont pas prêts ; et le pays, dont le déficit en démocratie, en informatisation et en capacité sécuritaire demeure flagrant, n’y est pas encore prêt non plus.

Fait le 22 novembre 2013 à Montclair, New Jersey, USA.

Dr. Daniel Mengara
Président, « Bongo Doit Partir – Modwoam »

Bongo Doit Partir
P.O. Box 3216 TCB
West Orange, NJ 07052, USA
(+1) 973-447-9763
http://www.bdpmodwoam.org
bdp(@)bdpgabon.org

3 Commentaires

  1. Monsieur Obiang Nguema se trompe si l’argumentaire principal de son rejet du processus d’intégration et de la libre circulation en zone CEMAC est la non maîtrise, des flux migratoire due à l’attractivité, consécutif à l’apport massif en devise lié à l’exploitation ressente et éphémères des matières premières (pétrole) dans son pays. L’exemple du Gabon, il y a une trentaine d’année devait lui servir d’exemple. La première richesse est la ressource humaine, quelle qu’elle soit (nationale ou non). C’est la ressource humaine qui est productrice de richesse et non l’inverse. Nos dirigeants se trompent depuis des années en pensant le contraire. Je suis prêt à apporter ma contribution dans une large concertation sur le changement de paradigme sur ce sujet. La bataille du troisième millénaire est l’optimisation de la ressource humaine. Toute démarche contraire est vouée à la régression. Évoluons messieurs les dirigeants !

  2. Pourquoi à t’on peur de soit même ? L’Afrique veut tout et son contraire. Evoluons bon sang ! Des pères fondateurs se sont fait tuer par les occidentaux pour l’Unité de l’Afrique. Que de sang versé inutilement ! Comment peut on au troisième millénaire refusé l’intégration sous régionale ? L’Unité africaine passe avant tout, par l’intégration sous régionale pour être régionale ensuite. Comment peut-on se déclarer homme politique quand on n’est incapable de saisir l’opportunité de la libre circulation en zone CEMAC ? Messieurs et mesdames qui aviez volontairement souhaité prendre en charge les responsabilités de gestion de nos états, démissionné si vous êtes des incapables. Arrêtez de ridiculiser l’Africain et l’Afrique aux yeux des autres nations et continents. Tous les arguments utilisés pour bloquer le processus d’intégration sont fallacieux et indigne de chef d’Etat moderne. Avançons !!!

  3. Je suis tout à fait d’accord avec l’analyse de Monsieur Daniel Mengara. Monsieur, vous omis le volet sécurité, volet défense, démocratie, les droits humains et diplomatie. Vous avez rattrapé. le tri-type, démocratie, défense et diplomatie doivent être le cœur de la politique commune et aussi de la libre circulation des biens et des personnes.

    Le processus de la libre circulation, les peuples ne sont pas informer du processus, effectivement, il faut un référendum.
    La libre circulation avec les états faibles, bonjour les trafiques de tout ordre.

    Cordialement

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