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Jean Ping : «La violence entraine la résistance et la contreviolence»

A la faveur d’une énième sortie dans le cadre de la crise postélectorale, Jean Ping s’est confié à l’émission «Au Bout du Jour» de la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF). La revendication de sa victoire à la présidentielle d’août 2016, le rôle de la communauté internationale et de la rue dans la crise postélectorale, la situation économique du pays…sont autant de sujets sur lesquels est revenu Jean Ping sans tabou, dans l’interview ci-après.

RTBF : Vous êtes le président élu dites-vous, la communauté internationale ne fait pas mystère de l’idée qu’Ali Bongo aurait truqué les élections il y a un an. Est-ce que pour autant, cela fera de vous un jour le président du Gabon ?

Jean Ping : Forcément ! A partir du moment où le peuple du Gabon m’a élu, que tous les observateurs nationaux et internationaux ont constaté ma victoire, je pense qu’il est tout à fait normal que j’accède au pouvoir. Et que le vaincu accepte sa défaite. C’est ainsi que les choses devraient fonctionner dans les pays normaux.

L’un des cadres de l’Union nationale qui a soutenu votre candidature, Paul-Marie Ngondjout, dit aujourd’hui que : «puisque la situation est bloquée ce ne sera ni Ali Bongo, ni Jean Ping. Nous refaisons les élections avec une tierce personne, une tierce personnalité»…

Pas de commentaire ! Cette personne dit ce qu’elle pense. Peut-être veut-elle être le président. Dans ce cas, qu’elle se présente, c’est tout.

Vous avez fait appel à l’Union européenne, vous faites appel à la France. 10 minutes après son élection vous avez envoyé une lettre de félicitations au président Macron, vous semblez attendre beaucoup de lui. Concrètement, que peut-il faire ?

J’ai sollicité l’appui, les témoignages et l’observation de la communauté internationale : l’Union européenne mais aussi les Américains, l’Union africaine et même la Francophonie. Le constat est clair : J’ai gagné les élections, Ali Bongo les a perdu. Nous attendons plusieurs choses. Je crois que lorsqu’on vient observer des élections, lorsqu’il s’agit d’une communauté internationale crédible, elle ne peut pas observer des élections, constater qu’il y a eu des fraudes et repartir en catimini. Il faut en tirer les conclusions. Il faut par exemple prendre des sanctions ciblées et pousser le pays à respecter les règles l’Etat de droit, les droits de l’Homme. Or, aujourd’hui, ce pouvoir illégitime et même illégal continue de tuer, piller et voler. A titre d’exemple, un député qui devrait bénéficier de l’immunité parlementaire est arrêté et torturé, tout comme plusieurs syndicalistes.

En tant que ministre, vous avez fait partie des gouvernements successifs du père de l’actuel président. Vous avez également contribué aux rapports de la Françafrique entre la France et Gabon, au point que l’on pensait que Paris dirigeait beaucoup de choses dans votre pays. Acceptez-vous l’héritage ou en comprenez-vous la complexité ?

Tout comme les Gabonais, je sais clairement que j’ai fait partie du système d’Omar Bongo. Mais à un moment donné, lorsque vous constatez que les choses ne vont pas bien, vous quittez le système. Je fais partie du système passé et j’accepte d’en partager les responsabilités. Je dis aussi que si je suis une partie du problème, je peux être et je dois être une partie de la solution.

D’autres pourraient dire : «tournons la page d’une génération»…

Bien entendu : c’est ce que nous envisageons. A mon âge, je ne prétends pas m’éterniser au pouvoir. Je ne fais qu’un seul mandat, un seul. Et cela donnera le signal, pour la première fois, d’une transition démocratique et pas d’une tentative de se maintenir au pouvoir. Ce serait la première alternance non clanique, non tribale, non organisée et non tripatouillée.

Toutefois, à l’instar de la RDC, l’on a vu combien de fois il est difficile pour certains de passer la main…

Les présidents africains ont dans chaque pays un système propre. Nous n’avons pas l’intention de nous immiscer dans les problèmes de nos voisins. Nous voulons simplement établir au Gabon, pour la première fois, une démocratie. Et que la volonté du peuple, pour la première fois, soit respectée. Les présidents gabonais ont tous été coptés par la France. Tous plus qu’ailleurs. Nous pensons qu’il faut vivre avec son temps. Et nous avons le sentiment que la nouvelle France va secouer le cocotier.

Encore une fois, vous espérez beaucoup de la France…

La France est notre partenaire historique. Nous avons des liens géographiques avec l’Europe, ce sont des faits. Nous ne sommes pas au large de la Chine, de l’Inde ou encore de l’Amérique. En plus de cela, il y a l’histoire : l’Afrique en général a été colonisée par l’Europe. Nous avons aussi des liens culturels car nous parlons des langues européennes. Pour toutes ces raisons, nous devons travailler avec l’Europe. Nous comptons beaucoup sur l’Europe qui doit aussi prendre ses responsabilités : ce qu’elle a fait, elle peut le défaire.

L’Union africaine a-t-elle un rôle à jouer dans la situation intérieure de votre pays ?

L’Union africaine a observé les élections. Elle a produit un rapport allant dans le même sens que celui de l’Union européenne, de la France et même des Américains. Sur ce plan-là, il est clair que l’Union africaine a joué son rôle. Maintenant, il faut reconnaître que les choses ne sont pas aussi simples. Quelqu’un a dit qu’en l’état actuel des choses, l’Union africaine est un syndicat de chefs d’Etat africains. Je pense que c’est un peu exagéré mais parallèlement, ce n’est pas totalement faux.

Est-ce à dire que l’Union européenne aurait plus de poids que l’Union africaine dans le règlement potentiel de la crise au Gabon ?

Peut-on le dire comme ça ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que l’Union européenne, au sein de laquelle se trouve la France, doit pouvoir défaire ce qu’elle a fait. C’est clair. Aussi, elle dispose d’un poids supplémentaire car elle dispose de moyens. La Commission de l’Union africaine n’a même pas les moyens financiers de sa politique, d’autant qu’elle s’appuie exclusivement sur l’Union européenne pour financer ses opérations.

La situation économique est sous le fil du rasoir. Craignez-vous une tension sociale ?

La tension sociale est déjà là : la situation du pays est chaotique sur tous les plans. Rien ne marche, tout est à l’arrêt, les sociétés pétrolières quittent le pays. Et beaucoup d’investisseurs sont réticents à l’idée de venir au Gabon avec le climat des affaires et la gouvernance actuels. Nous avons signifié à la communauté internationale que nous allons instaurer au Gabon l’ingouvernabilité. Et c’est ce qui se passe : les grèves partout, le pays est endetté, ne parvient plus à recouvrir ses recettes comme auparavant…la dette a atteint des sommets phénoménaux et la mal gouvernance est là.

On connaît les liens du président du Congo avec la famille Bongo. Est-ce que lui-même ne serait pas un recours ?

Nous souhaitons cela. De son vivant, Omar Bongo essayait de régler des conflits au sein de la sous-région, et même au-delà, comme en Côte d’Ivoire ou en Angola. Aujourd’hui c’est l’inverse : Ali Bongo est en mal avec tous ses voisins, même ceux qui l’ont soutenu au départ, comme le Congo. Pourquoi ? Nul ne le sait. Et parfois, on en vient à se demander si n’est pas un brin de folie. Nous n’avons pas l’intention de nous immiscer dans ce problème-là. D’autant que nous pensons que ce différend pousse le Congo vers nous, et nous nous en félicitons.

Avez-vous un calendrier à proposer où à exiger de la communauté internationale ?

Oui nous l’avons proposé. Dans l’un de mes derniers discours, j’ai indiqué que je sollicite, en vue de la réconciliation nationale, la communauté internationale à venir assurer une mission de médiation rapide. Pour faire reconnaître la vérité des urnes, faire en sorte que la passation de service entre le vaincu et le vainqueur se fasse pacifiquement. En contrepartie, je m’engage avec les miens, à laisser la liberté de circulation à Ali Bongo, à garantir la sécurité de ses biens personnels, sa sécurité et celle de sa famille.

Sa famille qui est un peu la vôtre. Vous avez quand même eu deux enfants avec la fille d’Omar Bongo…

Si vous avez suivi le documentaire de France 2, vous avez pu voir qu’Ali Bongo renie sa sœur. Je n’ai donc rien à avoir avec ce monsieur. C’est même à savoir s’il est le fils d’Omar Bongo.

Si la communauté internationale n’intervient pas, la rue aura-t-elle le dernier mot ?

La rue est déjà à l’œuvre. Elle participe pacifiquement à des manifestations, parfois réprimées violement par les forces de l’ordre. La rue est là. Par ailleurs, le pouvoir est en train de développer le terrorisme contre l’opposition, la violence excessive contre l’opposition. Et tôt ou tard, partout, la violence entraine la résistance et la contreviolence.

Interview retranscrite par Stevie Mounombou

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