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Gabon – France: Divorce ou scène de ménage ?

« Pilleurs de pays », « Trop, c’est trop », « Rentrez chez vous, espèces de sans-papiers ». Le Gabon est bien le dernier pays africain où les Français pensaient être conspués. Et pourtant… Après Abidjan, où les éléments de l’opération Licorne ont été pris à partie par les Jeunes patriotes à plusieurs reprises depuis septembre 2002, après N’Djamena où les « voleurs d’enfants » de l’Arche de Zoé ont fait une détestable publicité aux ressortissants de l’Hexagone en novembre 2007, c’est maintenant au tour de Libreville de s’émouvoir du comportement de l’ancienne puissance coloniale.

À l’origine de la colère, l’expulsion jugée « abusive et humiliante » par la presse locale de deux Gabonais séjournant en France pour leurs études. La première concerne Raissa Mengué Ondo, 29 ans, qui s’est vu refuser le renouvellement de son titre de séjour avant d’être expulsée le 19 février. La seconde vise Léguy Mbira, 32 ans, mis de force dans un avion en partance pour Libreville dix jours plus tard. Enfin, un dernier épisode va contribuer à jeter encore un peu plus d’huile sur le feu. Le 3 mars, la chaîne de télévision publique France 2 diffuse un reportage sur les biens immobiliers détenus en France par Omar Bongo Ondimba. Ce qui provoque aussitôt une grosse colère au palais du Bord de mer. Les autorités gabonaises convoquent l’ambassadeur de France et annoncent qu’elles se réservent désormais « le droit de réagir contre cet acharnement médiatique, conformément aux principes de réciprocité ».

Régime de faveur

Si les manifestations antifrançaises organisées en riposte à ces « provocations » n’ont pas mobilisé grand monde, elles n’en demeurent pas moins révélatrices de l’évolution récente des relations entre la France et le Gabon. Des relations qui, en apparence, semblaient plutôt bénéficier de l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République française, le 6 mai 2007. Ami de longue date de Jacques Chirac, Omar Bongo Ondimba fut le premier des chefs d’État africains à féliciter son successeur pour son accession à la magistrature suprême. Il est vrai que les deux hommes se connaissent bien. De la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine à celle de l’UMP (Union pour un mouvement populaire) en passant par le ministère des Finances, « Nicolas » a toujours accordé beaucoup d’attention aux avis du président gabonais. Ce n’est pas un hasard s’il l’a reçu dès le 25 mai 2007 dans son nouveau bureau de l’Élysée.
Au cours des premières semaines du quinquennat, le Gabon fait l’objet de délicates attentions de certains membres de la nouvelle équipe, pourtant divisée sur le sujet. Le 5 juillet, en visite à Libreville, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, Brice Hortefeux, signe avec le gouvernement un accord relatif « à la gestion concertée des flux migratoires et au codéveloppement », un texte destiné à faciliter les déplacements et le séjour des salariés ou étudiants gabonais en France. Il instaure des « visas de circulation » de deux ans à entrées multiples, notamment pour des motifs économiques, professionnels, médicaux ou familiaux. Un texte incontestablement avantageux pour la partie gabonaise, à tel point que le vice-Premier ministre Jean Ping parle alors de « traitement spécial » accordé au Gabon par Paris. L’Algérie, le Mali ou le Sénégal ne bénéficieront pas d’un tel régime de faveur.

Quelques jours plus tard, Nicolas Sarkozy modifie le parcours de sa première tournée africaine pour supprimer son étape de Kinshasa au profit de… Libreville. Et se pose sur le tarmac de l’aéroport Léon-Mba dans la matinée du 27 juillet. Motif invoqué pour ce changement de programme : « Il n’y a aucune raison d’offenser des amis historiques de la France, explique-t-il. Le Gabon est un partenaire privilégié depuis 1967 et Omar Bongo Ondimba est le doyen des chefs d’État africains. Et, en Afrique, le doyen, cela compte. »

L’honneur est sauf. Mais les délicates attentions de l’Élysée et autres annulations de dette ne vont pas suffire à masquer un certain flottement dans les relations franco-gabonaises. « En fait, le président Bongo Ondimba n’a sans doute pas apprécié certains comportements à son égard, analyse un spécialiste de l’axe Paris-Libreville. Après avoir annoncé son intention d’en finir avec la Françafrique, Sarkozy a tout fait pour éviter que son image soit associée à celle du “Boss”. Il s’est arrangé pour recevoir la présidente du Liberia, Ellen Johnson-Sirleaf, le 24 mai, c’est-à-dire la veille de sa rencontre avec Omar Bongo Ondimba afin qu’on ne puisse pas l’accuser de complicité coupable avec un chef d’État africain trop “marqué” par quatre décennies de turpitudes franco-africaines. Idem lors de son premier périple sur le continent : s’il n’a pu éviter l’étape de Libreville, Sarko l’a écourtée au maximum, repartant pour Paris après le banquet du soir au lieu de passer la nuit sur place. »

Après quelques mois d’accalmie, une nouvelle détérioration des relations entre les deux pays s’est amorcée au début de l’année 2008, avec une sortie tonitruante de Jean-Marie Bockel. À l’occasion de ses vœux à la presse, puis dans un entretien au quotidien Le Monde, le secrétaire d’État à la Coopération déclarait le 16 janvier vouloir « signer l’acte de décès de la Françafrique », estimant que, six mois après l’élection de Nicolas Sarkozy, il était temps de tenir les promesses de rupture faites pendant la campagne électorale. Sans que son patron y trouve à redire.

Escale annulée

Quinze jours plus tard, le même quotidien publie une enquête au vitriol sur le patrimoine de certains chefs d’État africains… dont celui d’Omar Bongo Ondimba, qui disposerait de trente-trois résidences dont un hôtel particulier estimé à 18 millions d’euros dans la capitale française. À l’origine de cet article, les procès-verbaux rédigés entre juin et novembre 2007 par l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) dressant la liste des biens détenus par plusieurs dirigeants africains et leurs proches en France. Ceux-ci ont été établis dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris le 18 juin sur l’origine du patrimoine parisien du président gabonais et de son homologue congolais, Denis Sassou Nguesso. Si la procédure judiciaire pour « recel de détournement de fonds publics » a été classée sans suite le 13 novembre, la publication de ces sulfureux documents a fait des vagues jusque sur les rives de l’Ogooué.

Décidé à calmer le jeu, le 28 février vers 13 heures, le président français, qui effectue une visite d’État en Afrique du Sud, téléphone à Bongo Ondimba pour lui annoncer son intention de faire escale à Libreville sur le chemin du retour. Mais le projet va être rapidement abandonné, à la demande de certains de ses proches, qui pensent que s’afficher avec le président gabonais n’est pas opportun pour Nicolas Sarkozy, au plus bas dans les sondages. D’autant qu’à l’aller l’Airbus présidentiel a déjà fait escale à N’Djamena. Difficile de rencontrer successivement le Tchadien Idriss Déby Itno et son homologue gabonais, alors même que le discours prononcé au Cap est censé remettre solennellement en cause les accords de défense conclus par Paris avec ses ex-colonies et signer la fin de l’opacité des relations franco-africaines (voir J.A. n° 2461 du 9 mars 2008). Or Libreville héberge justement une base militaire française.
Bref, cette succession de maladresses, de non-dits et de rendez-vous manqués irrite Bongo au plus haut point. Et le reportage diffusé le 3 mars par France 2 puis par TV5 est la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. Pour certains diplomates en poste au Gabon, le chef de l’État a su habilement récupérer la situation : si l’expulsion des étudiants gabonais a été jugée abusive par les autorités, c’est bien la divulgation des avoirs présidentiels qui a mis le feu aux poudres. Mais les conseillers du « Boss » sont catégoriques : Omar Bongo Ondimba est victime d’une campagne de dénigrement orchestrée par certains décideurs français qui veulent lui faire payer ce qu’ils considèrent comme une trahison. En filigrane, ce sont les milieux d’affaires qui sont visés : « Ce sont toujours les mêmes, les Bouygues, les Bolloré et les autres membres du Conseil français des investisseurs en Afrique [Cian]. Ils ont fait leur fortune chez nous, mais ils n’ont pas digéré l’incursion de la Chine dans leur domaine réservé. Leurs liens avec l’Élysée et leur influence sur la presse française sont de notoriété publique. » Reste que le Gabon n’est pas le seul pays où les entreprises françaises ont perdu des parts de marché ces dernières années. De là à crier au complot…

Rendre jaloux le Quai d’Orsay

Il n’en est pas moins vrai que le projet d’exploitation minière de Belinga a marqué l’entrée en lice d’opérateurs miniers chinois, dont les ambitions s’étendent bien au-delà des gisements de fer de l’Ogooué-Ivindo. En investissant dans les infrastructures, ils espèrent aussi s’imposer dans d’autres domaines, notamment le secteur des transports. Aussi Libreville n’entend pas renoncer à ses amitiés, en Extrême-Orient ou ailleurs. Ce n’est pas un hasard si la lettre adressée par Condoleezza Rice à Laure Gondjout la félicitant de sa nomination à la tête du ministère gabonais des Affaires étrangères (en remplacement de Jean Ping, élu président de la Commission de l’Union africaine) a été rendue publique le 5 mars. Dans cette missive, la secrétaire d’État américaine exprime le souhait de travailler avec Libreville tout en saluant le rôle déterminant joué par la diplomatie présidentielle dans le règlement des conflits en Afrique. Une convivialité qui pourrait rendre jaloux le Quai d’Orsay…

On est loin, en tout cas, des propos du quotidien gouvernemental L’Union, dont l’éditorial invite la PAF (police de l’air et des frontières) à « traquer » au « Kärcher tous les Gaulois en situation irrégulière » en application de « la fameuse réciprocité » après l’expulsion des deux étudiants gabonais. D’autant que l’accord migratoire signé par Brice Hortefeux en juillet n’a pas encore été validé par Paris.

Côté français, on minimise la portée de la crise. Ce n’est pas la première fois que l’on assiste à une brouille entre Paris et Libreville. Déjà en 1981, l’alternance socialiste et la tentation de la rupture avec la Françafrique, concrétisée par la nomination de Jean-Pierre Cot au ministère de la Coopération, avaient suscité la grogne de certains chefs d’État africains, dont Omar Bongo Ondimba. Mais la visite du Premier ministre Pierre Mauroy à Libreville le 31 mars 1984 avait permis de calmer le jeu. Jusqu’à la fois suivante…

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