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Omar Bongo, président du Gabon

Le nom d’Omar Bongo, petit homme trapu au regard barré par d’énormes lunettes, installé au pouvoir en 1967 par Charles de Gaulle, avait fini par se confondre avec celui de son pays. En quarante et un ans d’un pouvoir sans partage, le président du Gabon, mort lundi 8 juin à Barcelone à l’âge de 73 ans, avait réussi à faire de son minuscule Etat une sorte d’émirat pétrolier du golfe de Guinée, où rien ne se décidait sans l’aval de « son excellence ». Mi-président, mi-monarque, il régnait sur un étonnant îlot de paix et de stabilité dans une Afrique ravagée par la violence.

Mais l' »émir de Libreville », connu pour son charisme, son habileté politique et ses succès féminins, symbolisait surtout un certain type de relations, fusionnelles et troubles, avec la France, l’ancienne puissance coloniale dont Omar Bongo disait qu’elle « restait un peu (s)on pays ». De ce point de vue, sa disparition marque probablement la fin d’une époque.

Soutien indéfectible à un pouvoir imposé par Paris contre mise à disposition des richesses et soutien diplomatique en Afrique comme à l’Organisation des nations unies (ONU) : nul mieux qu’Omar Bongo n’incarne le marché stratégique passé par la France gaullienne, dont la compagnie pétrolière d’Etat Elf et les services secrets furent longtemps les instruments. Un marché qui aura été reconduit jusqu’à nos jours par tous les gouvernements de la Ve République.Fidel Castro, s’éteint le personnage qui incarnait jusqu’à la caricature les rapports incestueux de Paris avec ses anciennes colonies, brocardés sous le nom de « Françafrique ».Albert-Bernard Bongo est paradoxalement d’abord recruté par Jean-Hilaire Aubame, ministre des affaires étrangères, figure du nationalisme gabonais, ennemi juré du président Léon M’Ba, qui allait ensuite mettre en orbite politique le jeune fonctionnaire. Lorsque, en 1963, Jean-Hilaire Aubame est démis de ses fonctions par un président M’Ba en pleine dérive autoritaire, Albert-Bernard Bongo devient le directeur de cabinet du chef de l’Etat.Jacques Foccart lui fait parapher une modification de la Constitution créant une fonction de vice-président dévolue à Albert-Bernard Bongo. Il présente ensuite le futur maître du Gabon à de Gaulle. « Un type valable », acquiesce le général.Omar Bongo oscillera sans cesse entre servilité et cynisme. Un équilibre qu’il résumera dans un entretien à Libération en 1996, par cette formule imagée : « L’Afrique sans la France, c’est une voiture sans chauffeur, la France sans l’Afrique, c’est une voiture sans carburant. » Désormais seul aux commandes sous le regard des bonnes fées françaises, le président Bongo n’aura de cesse de faire fructifier son capital.Libye de Mouammar Kadhafi. Albert-Bernard devient El Hadj Omar après un pèlerinage à La Mecque. Son pays ne compte pourtant que 1 % de musulmans.Jacques Chirac et Edouard Balladur pour le contrôle de cette manne, accentuera son influence sur les milieux politiques français.Roland Dumas à Jacques Chirac, de Charles Pasqua à François Mitterrand, de Catherine Tasca à Michel Rocard, aucun ne lui résistera. Séducteur, le président passera ainsi sans encombre du pompidolisme au sarkozysme, sans oublier le giscardisme et le mitterrandisme et, surtout, le chiraquisme.Jean-Pierre Cot et son propre adoubement par le pouvoir mitterrandien.Pierre Péan décrit dans Affaires africaines (Fayard) l’alliance des politiques, des pétroliers et des barbouzes qui dirige le Gabon. Il suggère aussi que le premier Gabonais a financé le Service d’action civique (SAC), mouvement parfois qualifié de police privée au service du général de Gaulle et qu’il a fait assassiner en 1979, à Villeneuve-sur-Lot, l’amant de sa femme, Marie-Joséphine.Pierre Mauroy se succèdent à Libreville.Côte d’Ivoire, va ravager le continent.Omar Bongo que celui-ci n’a cessé de jouer les chevaliers servants de Paris en Afrique, toujours prêt à parer les « tentatives de subversion » d’un continent miné par la guerre froide. La France utilise le territoire gabonais notamment comme base militaire lors de la guerre au Biafra (Nigeria) en 1967 et pour une opération de déstabilisation manquée du marxiste Kérékou au Bénin en 1976 par le mercenaire Bob Denard.Françoise Claustre détenue par les rebelles d’Hissène Habré, puis s’interposera entre les belligérants zaïrois, centrafricains, congolais, ivoiriens, façonnant une image de médiateur et de faiseur de paix. Son remariage en 1990 avec Edith Lucie Sassou-Nguesso, fille du président congolais, une femme médecin de vingt-sept ans sa cadette, renforce sa réputation de ver
deur, en même temps que le parfum dynastique de son régime.
Bongo Ondimba par adjonction du nom de son père), le président règne sans grande brutalité sur un petit pays plus anesthésié que pacifié, et dans lequel il jouit d’une certaine popularité. Le Gabon arbore un formalisme démocratique mais les opposants, intégrés au système, ne participent qu’à un jeu d’ombres. Le président aime en effet recevoir et dialoguer personnellement avec ceux qui le critiquent, maniant tour à tour flatterie et séduction.Gnassingbé Eyadema, son exact contemporain, fera d’OBO le doyen des chefs d’Etat d’Afrique francophone. Choyé par Jacques Chirac, dont il est très proche, Omar Bongo sera aussi honoré en 2007 par la première visite africaine de Nicolas Sarkozy après son élection, ainsi que par une généreuse remise de dette. En 2008, oubliant ses promesses de « rupture », l’actuel président ira jusqu’à sacrifier Jean-Marie Bockel, secrétaire d’Etat à la coopération, critique à l’égard de la gabegie gabonaise, pour apaiser la colère du vieil allié de Libreville.Pierre Péan publié en février 2009, mettant en cause les activités gabonaises passées de Bernard Kouchner. Quelques mois avant d’emporter dans sa tombe la mémoire d’un demi-siècle de secrets de la Ve République françafricaine.

Avec le maître du Gabon, champion du monde de la longévité au pouvoir depuis le retrait de

Despote oscillant entre bonhomie clientéliste et poigne de fer dans son pays, Omar Bongo a usé de la même dialectique à l’égard d’une France désireuse de conserver à tout prix les pleins pouvoirs dans ce territoire peuplé de moins de 1,5 million d’habitants, mais regorgeant d’or noir, d’uranium, de manganèse et de bois rares.

Loin d’être seulement une « marionnette de la France », il a manié tour à tour les sortilèges de ses pétrodollars au bénéfice des partis politiques français, et le chantage à un retournement d’alliance au profit des pétroliers américains, pour maintenir son emprise personnelle sur les richesses d’un pays de cocagne. A ce prix, il a transformé ce petit territoire délaissé de l’ancienne Afrique équatoriale française (AEF) en centre névralgique de la politique de Paris en Afrique. Si son extraordinaire longévité tient largement à des intérêts économiques partagés, elle procède aussi d’un sens politique hors du commun. En quatre décennies, Omar Bongo a acquis une connaissance des réseaux français et accumulé un capital de secrets d’Etat français incomparable. Madré, il a su compromettre tant de responsables politiques par sa prodigalité, il a manié si habilement la menace – ou le bluff – d’un grand déballage, que la prétendue « marionnette » a plus d’une fois surpassé l’ancien colonisateur dans l’art de tirer les ficelles.

La manière dont il était parvenu au pouvoir, dans le sillage d’un coup de force décidé par le général de Gaulle en personne, sous protection de l’armée française, ne le prédisposait pourtant pas à exercer pareille emprise sur l’ancienne puissance coloniale.

A sa naissance, le 30 décembre 1935, le futur Omar Bongo est prénommé Albert-Bernard. Cadet d’une famille d’agriculteurs de douze enfants, il voit le jour dans le village de Lewai, rebaptisé depuis « Bongoville », et situé dans le Haut-Ogooué (sud-est du pays). Cette province, alors située dans la colonie française du Moyen-Congo (aujourd’hui Congo-Brazzaville), sera rattachée au Gabon en 1946.

Issu de l’ethnie minoritaire batéké, orphelin de père à 7 ans, il a fait ses études secondaires au Congo avant d’être employé comme fonctionnaire aux PTT à Brazzaville, alors capitale de l’AEF. C’est à cette période que, sous l’influence d’un inspecteur des PTT, il adhère aux Jeunesses socialistes et est initié à la franc-maçonnerie.

Sa biographie officielle le présente comme un agitateur nationaliste amené à voler son propre dossier de police afin de pouvoir s’engager dans l’armée coloniale. D’autres sources assurent que le fougueux jeune homme fut dès cette époque repéré, formé et recruté par les services de renseignement français.

Engagé en 1958 comme élève officier de réserve dans l’armée de l’air, il est affecté au renseignement, devenant, selon sa propre expression, « un petit espion militaire français ».

Rendu à la vie civile en 1960, année de l’indépendance,

Léon M’Ba, qui avait milité pour que la colonie du Gabon soit transformée en un département rattaché à « sa grande soeur » la France – option refusée par de Gaulle -, est devenu le premier président d’un Gabon formellement indépendant. L' »accord de coopération » qu’il a signé en 1960 réserve à Paris la priorité des approvisionnements en « matières premières et produits classés stratégiques », dont l’uranium, indispensable à la nouvelle « force de frappe » française.

Très proche collaborateur de ce président profrançais, l’énergique Albert-Bernard Bongo prend rapidement les commandes : recours aux forces armées, utilisation des fonds secrets, rien ne lui échappe. Lorsque l’autoritaire président M’Ba est renversé le 18 février 1964 par les militaires, le directeur de cabinet, promu entretemps ministre, est aux avant-postes.

Dès le lendemain, une intervention de parachutistes décidée par l’Elysée réinstalle M. M’Ba. L’opposition est muselée. Mais le président, désormais encadré par l’armée française, les services secrets et la compagnie pétrolière française, est en sursis. D’autant que, souffrant d’un cancer, il est bientôt hospitalisé à Paris. Jacques Foccart, le « M. Afrique » de l’Elysée, ne tarde pas à choisir son successeur : le fidèle Bongo.

Sur le lit d’hôpital de Léon M’Ba,

En mars 1967, huit mois avant la mort du président, un simulacre d’élection est organisé, qui donne 99,5 % des voix au duo M’Ba-Bongo. Moribond mais « élu », M’Ba prête alors serment à l’ambassade du Gabon à Paris, en même temps qu’Albert-Bernard Bongo. Aussitôt après, ils sont reçus par de Gaulle. Le décor est planté.

A la mort du « vieux », le 28 novembre 1967, le fidèle Bongo devient président. Il n’a que 32 ans. Prudent, il supprime immédiatement la fonction de vice-président qui lui avait servi de marchepied. Pour tenter d’apaiser les tensions nées du putsch de 1964, il fait libérer des anciens mutins. Mais dès mars 1968, il supprime le multipartisme en fondant son parti unique, dont l’acronyme – « PDG » pour Parti démocratique gabonais – signifie clairement qu’il entend être le patron du pays. Dès lors, ses opposants seront soit exilés ou emprisonnés sans que la France ne cille, soit, plus tard, ralliés à grand renfort de postes honorifiques, d’alliances familiales et d’arguments sonnants et trébuchants.

A l’égard de Paris,

Le pétrole en est le fleuron, qui assurera la prospérité d’Elf – la société, qui bénéficie d’un statut fiscal de faveur, est créée en 1967, l’année de l’accession d’Albert-Bernard Bongo au « Palais du bord de mer » -, mais aussi la richesse de la famille du président, de ses alliés et de tous ceux à qui, prodigue, il distribuera ses faveurs. L’explosion des prix du brut, à la fin de 1973, ouvre douze années de prospérité qui attirent toutes sortes d’aventuriers des affaires, de soldats perdus et de corrupteurs.

Désormais allié des émirs arabes de l’OPEP, il se convertit en 1973 à l’islam juste avant de nouer des relations diplomatiques avec la

Palais et usines sortent de terre tandis qu’est achevé le chemin de fer transgabonais qui, à travers la forêt équatoriale, transporte l’uranium vers l’Atlantique. Le niveau de vie des Gabonais devient l’un des plus élevés d’Afrique. Les immigrés affluent.

Mais l’euphorie pour l' »eldorado » de Libreville sera de courte durée. Dépenses somptuaires des Bongo, palais démesurés, barbouzeries, assassinats inexpliqués, arrestations d’opposants, xénophobie d’Etat : l’étoile du Gabon pâlit. La période s’achèvera sur un déficit abyssal qui livrera le pays et son peuple aux implacables cures d’austérité imposées par la Banque mondiale et supposera de multiples appels aux bonnes grâces financières de la France.

Mais en finançant clandestinement les partis politiques français par l’intermédiaire d’Elf, Omar Bongo a cultivé son deuxième atout : l’influence politique. L’argent du pétrole achète l’amitié et les silences de tous les puissants. Rendue publique dès le début des années 1980, cette pratique réservée aux partis de droite s’est étendue à la gauche après 1981. Omar Bongo, en jouant de la rivalité entre

De

Inquiet de l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981, mais doté de solides liens à gauche grâce à son adhésion à la franc-maçonnerie dès 1965, le président gabonais obtient le renvoi du trop critique ministre de la coopération

En 1983, le journaliste

Paris s’empresse alors d’éteindre sa colère ainsi que la procédure judiciaire consécutive au meurtre. L’« ami intime » Roland Dumas, émissaire spécial de François Mitterrand, puis le premier ministre

Pourtant, le Gabon contredit l’image de la bonne gouvernance que Paris prétend promouvoir en Afrique. En 1990, année du discours prononcé par François Mitterrand à La Baule, qui porte cette promesse, 80 % de la richesse du Gabon sont détenus par 2 % de la population. La fortune du président, de sa famille – on lui prête plusieurs dizaines d’enfants – et de ses quarante ministres est alors estimée à deux fois la dette extérieure de ce pays riche, mais doté de moins de 100 km de routes goudronnées.

Alors que la fin de la guerre froide fait souffler un vent de liberté en Afrique, la rue, attisée par la mort suspecte d’un opposant, s’enflamme en 1990 de Libreville à Port-Gentil, pour exiger le multipartisme.

La France – celle de François Mitterrand et du premier ministre Michel Rocard – envoie les parachutistes pour rétablir l’exploitation pétrolière, faire cesser les émeutes et ramener l’ordre. Comme en 1964. Le multipartisme sera instauré sur le papier, mais la démocratie à la gabonaise ne sera qu’une suite d’élections présidentielles parfois manipulées avec la bénédiction d’observateurs français au service du palais de Libreville.

Pourtant, aux yeux de Paris, l’essentiel est sauf : hormis quelques soubresauts, le Gabon reste incroyablement stable, épargné par la grande vague de violences ethniques qui, du Rwanda aux deux Congos en passant par le Liberia ou la

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