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[INTERVIEW] « Une réinterprétation du pouvoir africain »

Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Iris, explique les causes de l’échec du processus démocratique dans la plupart des ex-colonies françaises en Afrique.
Pourquoi, après le bref élan démocratique consécutif au discours de La Baule de François Mitterrand en 1990, les ex-colonies françaises en Afrique replongent-elles dans l’instabilité ?
Il faut d’abord savoir ce que l’on entend par démocratie. Ce n’est pas seulement la tenue d’élections libres et le développement du multipartisme.
L’équilibre entre le monde politique, la justice et la presse est également essentiel.
Le grand déni de démocratie, c’est l’absence d’équilibre des pouvoirs, que prônait Montesquieu.
Depuis le discours de La Baule, la presse est plus libre, même s’ il y a encore des problèmes de déontologie. Dans les journaux, les affaires de mœurs sont traitées, mais il n’y a en revanche pas de débat public.
Le pouvoir de l’exécutif reste très important, tandis que les parlements sont faibles et la justice souvent corrompue. Par ailleurs, même si le multipartisme existe, chaque parti est souvent lié à une ethnie, ou à une seule personne, au lieu d’être fondé sur une base programmatique. Les chefs d’Etat ont taillé les Constitutions sur mesure pour rester au pouvoir. Et les militaires ont procédé à des coups d’Etat. On est donc en retrait par rapport au processus de La Baule. Au Tchad et au Cameroun, les présidents le restent à vie.
Au Togo et au Gabon, les régimes sont héréditaires. Le Bénin et le Mali sont, par contre, des Etats démocratiques.

Comment expliquer le culte du pouvoir personnel dans les Etats africains?

– Avoir du pouvoir, c’est accéder aux rentes minières, pétrolières … Le contrôle de ces rentes est assuré par le plus haut niveau de l’exécutif. C’est une réinterprétation du pouvoir africain qui appartient à une seule personne, un ancien, qui le garde jusqu’à sa disparition.
Toutefois, le parti unique n’est plus la base de la société. Les peuples ne sont plus apathiques lorsqu’ils n’ont pas un dictateur en face d’eux.
Mais le multipartisme n’est pas forcément un mieux démocratique quand il est basé sur des corporatismes.
Le problème majeur est l’absence de débats politiques. Faut-il une régulation économique ? Une plus grande intervention de l’Etat? Ces questions ne sont pas posées. Sur un échiquier politique, je serais incapable de vous dire quel parti politique africain est de droite ou de gauche.

Pourquoi violences et guerres civiles ont-elles émaillé les deux dernières décennies ?

– Il n’y a pas plus de guerres civiles qu’au moment de l’indépendance. Elles sont même moins violentes.
L’Afrique est très différenciée. Aucune guerre civile n’a frappé le Bénin, le Gabon, le Burkina Faso,… Les conflits s’expliquent par la non-légitimité du pouvoir en place, qui ne redistribue pas les rentes. L’habileté d’Omar Bongo, au Gabon, a été de redistribuer les rentes à ses opposants.
Les guerres civiles éclatent quand des groupes n’ont pas accès au foncier. Il y a un déni de droit pour ceux qui ne sont pas de la bonne ethnie, de la bonne religion… Au départ, le conflit est d’ordre social et économique. Il devient ensuite ethnique et religieux. Si l’on prend les guerres en Côte d’Ivoire, c’est une rivalité entre ceux qui ont les terres et ceux qui ne les possèdent pas. Au départ, la société n’a pas de problème de terre. Les ressources sont exploitées. Puis, le foncier se fait rare. La population autochtone considère alors les allogènes comme n’ayant pas de droit. Elle s’invente une ethnie et un passé qui lui donnent des prérogatives.

De quelle manière la communauté internationale peut-elle soutenir les efforts démocratiques ?

– La démocratie est un combat. Le Mali, par exemple, est plus démocratique car des organisations paysannes se sont développées. Le rôle des femmes est également important dans ce pays. Tout commence par un processus interne : syndicats, associations de citoyens…
Ce que peut faire l’extérieur, c’est appuyer ces groupes locaux, notamment par le biais des ONG. Les partis politiques français devraient quant à eux aider les partis politiques africains. L’aide peut aussi être conditionnée au respect des droits de l’Homme. L’Union européenne a ainsi sanctionné le Togo en raison du non-respect du processus démocratique.
La communauté internationale ne peut être indifférente.
La question que les pays de la communauté internationale doivent se poser est : soutient-on un contrat, un marché ou les droits de l’Homme? Certains font alors le choix de la realpolitik, tels les Chinois.
Interview de Philippe Hugon, directeur de recherche à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) par Bérénice Rocfort-Giovanni

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