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Après Bongo, le chaos?

Omar Bongo a exercé un pouvoir sans partage pendant près de 42 ans. Il serait dommage de n’en retenir que les aspects négatifs.
Sans doute les moralistes – qui sont toujours légion dès qu’il s’agit de l’Afrique – trouveront beaucoup à redire à l’évocation du président Bongo, le dernier des dinosaures africains de la mouvance française : une démocratie approximative, la disparition suspecte de quelques opposants  – et même d’un amant de sa première femme ! – , des frasques vénales un peu voyantes, un enrichissement personnel fabuleux, d’autant plus facile que le Gabon s’avéra très vite regorger de  pétrole etc.
A propos de corruption, l’anecdote suivante : les ambassadeurs de l’Union européenne ayant été mandatés pour faire collectivement des remontrances en la matière aux chefs d’Etat africains (en Afrique, quand l’Europe parle d’une seule voix, c’est pour faire la morale !), Bongo les reçut courtoisement mais  leur répondit, ironique, que si le sujet les intéressait, il pouvait, lui, leur parler pendant des heures de la corruption en France. Après tout, à une autre stade de développement, Mazarin, Colbert, Louvois s’étaient eux aussi considérablement enrichis aux affaires.

On dira que le pays n’a guère profité de la manne pétrolière pour se développer. Mais le développement, on le sait maintenant, est affaire de culture, pas d’argent. Il faut relire Céline et Simenon sur ce sujet : l’Afrique équatoriale sortait tout juste de la préhistoire à l’arrivée des colons français. Ne soyons pas trop pressés.   
Les anticolonialistes dénonceront le  vassal de l’ancienne puissance coloniale. Mais qui fut le vassal de qui ? A lire les livres de Pierre Péan sur les compromissions douteuses de la  « Françafrique », on se demande qui manipulait qui :  Paris Libreville ou bien plutôt Libreville Paris ? Avec des hommes comme Houphouët-Boigny et Bongo, l’Afrique était sans doute plus influente en France, notamment par le biais des financements électoraux occultes, que la France en Afrique. Preuve que les Français ne sont pas racistes. Cette relation inversée eut été impensable en Angleterre !

Peut-être cette osmose équivoque valait-elle mieux en définitive pour les jeunes nations africaines que le ressentiment stérile de certaines autres. Les diplomates étrangers en visite au palais présidentiel étaient épatés que figure dans l’antichambre du président Bongo les portraits de tous les gouverneurs de la colonie qui avaient exercé le pouvoir avant lui. Il répondait à ceux qui s’en étonnaient qu’il lui paraissait normal de rendre hommage à des hommes qui avaient construit le pays.
Mais plus important que les anciens gouverneurs, il y avait la figure tutélaire du général de Gaulle. Quand le premier président du Gabon, Léon M’ba, se vit atteint d’une maladie incurable, le jeune Bongo fut envoyé à Paris. A sa grande surprise, il fut introduit par Foccart dans le bureau du général : c’était ni plus ni moins qu’un examen de passage. L’examen fut apparemment positif puisque, peu de temps après, en 1967, Bongo était appelé à la tête de l’Etat.

Pourquoi Omar Bongo ? Arrivé au pouvoir sous le nom d’Albert Bongo, le président défunt se convertit très vite à l’islam. Pourquoi donc dans un pays où il y a des communautés chrétiennes vivantes, des animistes et pratiquement pas de musulmans ? Il est vrai que Bongo n’était guère attaché au christianisme. Il différait en cela de Houphouët-Boigny qui, en construisant la basilique de Yamoussoukro, voulut au soir de sa vie poser un grand acte militant. Là où d’autres furent initiés à la culture européenne par les missionnaires, Bongo reconnaissait tout devoir à un de ces vieux fonctionnaires francs-maçons des contributions indirectes, qui, autant que nos marins, nos instituteurs ou nos prêtres, faisaient le charme de l’Empire colonial français.

Plus que d’une crise mystique, cette conversion semble avoir résulté d’un calcul politique. Bongo comprit que les pays chrétiens ne lui en voudraient pas de devenir musulman mais que les pays musulmans, eux, lui en sauraient gré. Ils lui pardonneraient ainsi les liens maintenus avec la France.  Surtout quand il eut fait le pèlerinage à La Mecque, el Hadj Omar put ouvrir  sa diplomatie à tout le monde arabo-musulman et comme le Gabon, très peu peuplé (moins d’ un million et demi d’habitants),  ressemble fort à un émirat du Golfe persique, il put se rapprocher, grâce à l’islam, des pays de l’OPEP.
Cela n’empêcha pas le président du Gabon de prêter son avion personnel à Mgr Marcel Lefèvre quand ce dernier, déjà en dissidence, vint visiter le pays, non pas par amour du latin mais pour faire honneur à l’ancien archevêque de Dakar, métropolitain de l’AEF.

Bongo n’était évidemment pas un saint, mais avoir maintenu sans drame majeur la paix civile dans un pays aussi fragile pendant trente-deux ans n’est-il pas déjà à soi seul une réussite ? Les esprits superficiels, qui mélangent tout dès qu’il est question des misères africaines, l’ignorent : les drames les plus graves : famines, épidémies et évidemment massacres de masse, accompagnent toujours la guerre civile, une guerre civile que tous les voisins du Gabon ont connue. Foin du développement : vivre en paix est déjà sous ces latitudes une bénédiction.

Bongo n’assura pas seulement la paix dans son pays : dès qu’il eut acquis une certaine autorité sur la scène africaine, ce qui n’était pas évident au départ avec un si petit pays, il proposa sa médiation dans presque tous les conflits de l’Afrique, de Tanger au Cap. Ce radical socialiste ne rompait avec personne. En bons termes avec la France, toujours proche de la monarchie marocaine et du monde arabe, ami des Etats-Unis, Bongo s’arrangea pour demeurer au centre de la diplomatie africaine et cela plutôt pour le meilleur que pour le pire. On lui reprocha d’avoir gardé des liens avec Pretoria au temps de l’apartheid, mais il su mettre ces liens à profit pour tenter de trouver une solution pacifique. Il joua aussi un rôle non négligeable dans la pacification du Congo-Brazzaville déchiré par une guerre civile atroce. Ce rôle de médiateur lui valut même au fil des ans les bonnes grâces du Vatican où il avait aussi ses entrées.
Il n’est pas sûr qu’il sera facilement remplacé dans ce rôle. Le Gabon sera déjà bien heureux de ne pas sombrer dans le chaos après lui.

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