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Analyse: La jurisprudence Gbagbo, fragile espoir pour la démocratie africaine

L’argument était fort avant les événements d’Abidjan. Il le reste : le maintien au pouvoir de Laurent Gbagbo, vaincu de l’élection présidentielle ivoirienne de novembre 2010, aurait sonné le glas de la démocratie en Afrique. Si le perdant d’un scrutin (dont il avait négocié les règles pendant des années avant de les accepter) peut demeurer dans son palais comme si de rien n’était, à quoi bon organiser des élections ? Or, il se trouve que pas moins de dix-huit scrutins présidentiels sont programmés sur le continent pour la seule année 2011. La chute de M. Gbagbo, par son caractère emblématique, redonne crédibilité à l’idée selon laquelle les Africains, comme les autres peuples de la planète, ont le droit de choisir leur dirigeant et leurs représentants.

L’arrestation de l’ancien président ivoirien est pourtant loin de garantir une éclosion démocratique. Il se trouve en effet que de nombreux palais africains sont occupés par des perdants à des élections présidentielles. Des perdants qu’aucune résolution des Nations unies n’a jamais condamnés ; des usurpateurs dont la France, loin d’être allée les déloger manu militari comme M. Gbagbo, a salué l’élection, la réélection, voire la ré-ré-réélection.

En janvier, le général François Bozizé a ainsi été réélu président de la République centrafricaine avec plus de 66 % des voix, lors d’une élection dont les observateurs de l’Union européenne (UE) ont dénoncé les « multiples carences, dysfonctionnements et irrégularités ». Le 13 février, le parti du colonel et président tchadien Idriss Déby a remporté 113 des 188 sièges du Parlement de N’Djamena lors d’un vote si calamiteux que le rapport des observateurs européens n’a pas été publié, afin, dit-on à Bruxelles, de… « ne pas parasiter » l’élection du 25 avril qui devrait plébisciter le président au pouvoir depuis plus de vingt ans.

De Djibouti au Togo et du Burkina Faso au Gabon, des présidences sont peuplées de « Gbagbo », sur lesquels la communauté internationale ferme les yeux, par lâcheté, intérêt, ou les deux. Pareille contradiction produit des effets doublement dévastateurs : non seulement elle donne des arguments aux partisans de M. Gbagbo qui tentent de le présenter comme un résistant victime de l’ancien colonisateur (alors qu’il a confié les concessions ivoiriennes les plus juteuses à Bolloré, Bouygues ou Orange), mais elle mine aussi l’idée démocratique dans les autres pays où le résultat électoral proclamé contredit la volonté populaire, nourrissant la colère contre la France, éternelle faiseuse de rois.

Des plus humbles aux plus éduqués des Africains, monte ainsi le sentiment qu’il existe « deux poids, deux mesures », autrement dit une injustice, perpétuée par ceux-là mêmes – les Occidentaux – qui se présentent comme des parangons de vertu démocratique.

Or, un demi-siècle après les indépendances, les Africains abordent probablement une troisième phase de leur développement démocratique. Avec la fin de la guerre froide qui enchaînait chaque Etat africain à l’un des camps, la décennie 1990 avait sonné le glas des partis uniques, au prix de mobilisations populaires parfois réprimées dans le sang.

Souvent, cette première révolution n’a été que cosmétique et bien des potentats ont prolongé leur bail au prix d’un simple ravalement aux couleurs d’un multipartisme de façade. Mais cette époque est révolue. De véritables alternances démocratiques ont eu lieu comme au Sénégal, au Ghana ou au Bénin, et l’idée que les électeurs, et pas seulement la mort, peuvent interrompre l’exercice du pouvoir s’est imposée. Comme l’écrit l’africaniste Jean-François Bayart, « si les lignes de l’inégalité sociale » n’ont pas été modifiées en profondeur, les « conditions de l’exercice du pouvoir » ont été transformées : le multipartisme – dont Jacques Chirac parlait en 1990 à Abidjan comme d' »une sorte de luxe » pour les Africains – s’est banalisé, tout comme la liberté d’association et celle de la presse.

Mieux informés, plus expérimentés, les Africains sont devenus plus exigeants. Non seulement à l’égard de leurs dirigeants, dont les frasques et les privilèges sont vécus comme insupportables, sentiment que les révoltes arabes exacerbent. Non seulement à l’égard des bailleurs de fonds, dont les petits calculs et les grandes ingérences sont dénoncés. Mais aussi à l’égard de l’idée démocratique elle-même.

Alors que les Occidentaux ont tendance à penser qu’une élection sans trop de violences physiques et techniquement réussie suffit à faire souffler le grand vent de la « bonne gouvernance », la réalité – en République démocratique du Congo par exemple – se charge de multiplier les cas de dérive autoritaire et prédatrice suivant un « beau scrutin ». Pas plus qu’en Europe autrefois la démocratie n’a été livrée en kit, comme un acquis définitif. Elle suppose un niveau d’éducation, une sécurité alimentaire et une sécurité tout court, que les Africains conquièrent progressivement, avec des à-coups dont la bataille d’Abidjan est le dernier épisode sanglant. Aux Africains de se l’approprier. Aux Occidentaux et en particulier à la France de mettre sa politique en accord avec son discours universaliste.

bernard@lemonde.fr
Philippe Bernard (Service International)

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